Robert Guédiguian sort mercredi son nouveau film, « Une femme aujourd’hui », qui tisse à l’écran combats féministes et mémoires de la colonisation algérienne. Dans un entretien à « Mediapart », le cinéaste revient sur son combat contre l’extrême droite par le cinéma : « Nous avons perdu la bataille culturelle », regrette-t-il.
À l’occasion de la sortie de son nouveau film, Une femme aujourd’hui, Robert Guédiguian a voulu faire un grand entretien avec Mediapart. Il y défend le fait de continuer de travailler avec Canal+ tout en appelant à voter Mélenchon à la prochaine présidentielle. Et revient sur sa défense d’un art qui assume pleinement sa part de pédagogie en refusant un formalisme élitiste, qu’il juge inconséquent politiquement.
« Mediapart » : Nous démarrons un entretien que vous avez en partie sollicité : vous nous avez écrit durant l’été sur notre adresse de contact.
Robert Guédiguian. Je suis abonné depuis que Mediapart existe. Et j’avais envie de parler de ce que tout le monde appelle cette « bataille culturelle ». En particulier à partir d’Une femme aujourd’hui, qui parle du combat féministe, mais évoque aussi le colonialisme et le racisme, ou encore la violence structurelle de certaines entreprises qui ont l’air très propres sur elles, mais jettent les gens comme des Kleenex.
Pour moi, la bataille culturelle est perdue depuis longtemps. Parce que personne ne s’en préoccupe. Le cinéma et le théâtre ne travaillent pas ce rapport entre liberté artistique et responsabilité dans les contenus et les narrations, à la recherche d’un public populaire.
Le texte d’Ariane Mnouchkine [paru en 2024 dans Libération – ndlr], qui trouvait que nous ne faisions rien contre le RN, m’avait un peu agacé. Parce que, moi, j’ai l’impression de faire des choses contre le RN, y compris très directes. Depuis Marius et Jeannette en 1997, c’est certain.
Pourquoi avoir décidé d’aborder dans votre dernier film des questions liées à #MeToo, à ce moment de votre carrière ?
Je respire l’air du temps. Cette question est devenue centrale. Je me devais de l’affronter sans aucune gêne. J’ai toujours fait des films où les femmes occupent les rôles principaux. Mais je voulais aller cette fois jusqu’à filmer une agression sexuelle.
Comment avez-vous travaillé pour représenter ce viol ?
La première des règles est qu’il ne peut y avoir aucune fascination pour ce qui est en train de se passer, aucun érotisme. Aucune complaisance, il faut filmer des images qui repoussent, choquent, sans adhésion possible. Dans cette scène, on voit à peine un coin du genou de la comédienne, une main et, pour le reste, son regard. On est dans son regard, et son effroi. L’idée était de filmer l’atteinte au corps, mais aussi à l’âme.
J’ai demandé à Marilou Aussilloux de choisir un comédien avec qui elle se sente à l’aise. Elle a choisi Adrien Rouyard, qui incarnait récemment Truffaut dans le film Nouvelle Vague [de Richard Linklater en 2025 – ndlr].
Pourquoi avoir fait du violeur un supérieur hiérarchique en mélangeant ainsi domination masculine et violence de classe ?
Dans le milieu du cinéma, neuf fois sur dix, ces agressions se produisent dans une situation de position dominante et de pouvoir. Les violeurs, ce sont les metteurs en scène, les producteurs, les acteurs stars. Il est plus rare que l’assistant viole le chef opérateur. Ça ne se fait pas dans ce sens-là. Je tenais à le dire, parce qu’on ne dit pas assez les rapports de classe.
(...)
Où en êtes-vous avec la politique institutionnelle ?
J’ai adhéré au PC en 1968, à l’âge de 14 ans. Je l’ai quitté en 1980 parce que le parti rompait avec la stratégie de l’union de la gauche. Je continue à penser qu’il faut l’union de la gauche. Pas une union des partis, impossible à faire : il n’y a plus de partis à gauche. Le PS a explosé ; le PC n’existe plus ; les écologistes, ce n’est rien, ils sont 12 000… Il n’y a que La France insoumise qui est solide.
Je parle donc d’une union des électeurs de gauche. Aujourd’hui, la seule dynamique institutionnelle qui existe est celle de LFI. Depuis que le Front de gauche existe, j’ai toujours appelé à voter Mélenchon.
Brecht disait que, pour savoir si un peintre était communiste, il fallait demander à voir ses œuvres, pas sa carte du parti.
Vous allez participer à des meetings pendant la campagne ?
Peut-être. Mais vous savez, j’appelle à voter Mélenchon, grosso modo et avec un peu d’humour, à la fin de chaque débat qui accompagne les avant-premières de ce film…
Votre film « Et la fête continue ! » (2023) évoque la campagne du Printemps marseillais de 2020, et la victoire de Michèle Rubirola. C’est la seule fois où vous avez filmé les machines politiques…
Cela m’a toujours paru moins fort, politiquement, de filmer l’intérieur d’un parti ou d’une campagne, que d’emprunter la métaphore et la parabole et de parler d’histoires particulières. Même dans Et la fête continue !, les réunions politiques sont filmées de manière très stylisée, comme des séquences d’agit-prop.
Le film n’a été pris ni à Cannes, ni à Venise, ni à Berlin, parce que ces scènes ne passaient pas. Mais j’y tenais absolument. Le personnage à l’écran dit des choses que j’avais directement envie de dire. Comme une adresse au public que ferait un comédien au théâtre.
Vous revenez à Bertolt Brecht, qui fait l’objet d’une nouvelle actualité éditoriale ces derniers mois, dans le moment de fascisation que l’on traverse…
Un metteur en scène de théâtre aujourd’hui devrait monter La Résistible Ascension d’Arturo Ui de Bertolt Brecht. On ne peut pas faire une intervention publique sur la nécessité de se battre contre le RN et ne pas se préoccuper de ce qu’on montre dans sa pratique artistique.
Brecht disait que, pour savoir si un peintre était communiste, il fallait demander à voir ses œuvres, pas sa carte du parti. C’est bien sûr positif d’appeler à voter contre le RN, mais il faut que la bataille culturelle se passe aussi dans les œuvres. Et aujourd’hui, très souvent, je ne la vois pas dans les œuvres.
À qui pensez-vous exactement ?
Je pense à ces films en forme d’autofictions, d’une immense vacuité. Des films dont je ne comprends jamais la nécessité, ni en ce qui concerne le propos, ni pour leur capacité à me bouleverser. Moi, je charge le film du maximum de lignes narratives, pour que cela atteigne presque la densité d’un roman.
Une partie de la population semble aujourd’hui trouver légitime de réduire les subventions publiques à la culture…
C’est en cela que je dis que la bataille est perdue. Beaucoup de jeunes [artistes] sont pris dans de prétendues recherches formelles et ne se préoccupent plus de leurs responsabilités. Souvent, il faut dire que les théâtres publics ont donné le bâton pour se faire battre, en adaptant des textes qui n’intéressent personne, ou en proposant des spectacles de quatre heures qui démarrent à 21 heures…
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