Ce mardi 7 juillet est publié un rapport explosif du Syndeac, premier syndicat des entreprises du spectacle vivant public, pour alerter sur les carences de l’Etat dans son action pour encourager un secteur à la peine. Stéphane Roth et Loïc Guénin, à la tête d’institutions culturelles, appellent les autorités à sortir du «mécanisme marchand» qui gangrène l’industrie.
«Ce qui apparaît est bon, ce qui est bon apparaît» : tous ceux qui ont passé leur jeunesse avec la Société du spectacle sur leur table de chevet auront reconnu l’aphorisme, signé Debord. On le trouve cité dans «Musiques ! Des enjeux publics aux logiques privées», rapport révélé ce mardi 7 juillet par le Syndeac, premier syndicat des entreprises du spectacle vivant public, comme une manière d’interpeller l’Etat à politiser son action. Car il y a urgence. Urgence à repenser la répartition des aides à la filière dans son ensemble (festivals, opéras, musique enregistrée). Urgence à faire revenir dans le giron du Centre national de la musique (CNM) et de la Sacem tous ceux qui en sont exclus ou sous-dotés pour des questions d’esthétique. Urgence à redessiner la cartographie de la création, coupée en deux entre les territoires des musiques actuelles et du classique selon des critères obsolètes. Urgence à purger des esprits ce «mécanisme marchand» de l’industrie qui gagne du terrain partout dans la culture et la société, y compris chez les représentants des institutions du service public qui devraient être au premier rang pour le déjouer. Urgence à rappeler le CNM et le ministère de la Culture aux fondamentaux de leur mission : «Soutien à la création, à la diffusion, éducation artistique et culturelle, accessibilité tarifaire, promotion et activation des droits culturels»…
En quinze propositions pour «une filière musicale plus juste», le Syndeac pose les bases vers une réforme du service public de la musique, avant qu’il ne soit trop tard. A la tête d’institutions adhérentes au syndicat, respectivement le festival Musica de Strasbourg et le centre de création Le Milieu à Sault (Vaucluse), Stéphane Roth et Loïc Guénin ont répondu à nos questions.
Le Syndeac annonce dans son rapport un afflux d’adhésions d’acteurs du champ musical depuis 2023. Pourquoi ?
Stéphane Roth : C’est une demande des adhérents que nous sommes de mettre la musique autour de la table avec le théâtre, la danse, le cirque et toutes les disciplines du spectacle vivant. Parce qu’on a des enjeux politiques communs et que souvent le champ de la création musicale est plus proche du théâtre ou de la danse que de la musique classique. L’objectif est de tenir une autre parole sur la politique publique de la musique. Voilà pourquoi on trouve dans les nouveaux venus au Syndeac les Centre nationaux de création musicale (CNCM), des festivals comme Musica, mais également des lieux situés en ruralité comme Le Milieu, que dirige Loïc Guénin, ainsi que des ensembles comme l’Onceim [orchestre de nouvelles créations, expérimentations et improvisations musicales, ndlr] ou Lovemusic.
Loïc Guénin : Longtemps, du côté des musiciens, le Syndeac était pensé comme le syndicat des gros employeurs du spectacle vivant, les CDN, CCN, scènes nationales. Dans un contexte politique et budgétaire tendu, de plus en plus de compagnies et d’artistes du secteur de la musique se questionnent sur l’endroit d’engagement qui doit être le leur, un endroit politique, constructif, efficace. C’est le cas du groupe de travail sur la musique du Syndeac.
Le premier constat de ce rapport est l’emprise grandissante sur le service public de la musique de l’industrie et du «mécanisme marchand» qui l’anime. En ce sens, il serait comme un canari dans la mine ?
L.G. : Le théâtre et la danse observent de près la musique où l’industrie est extrêmement puissante et tend à invisibiliser les enjeux réels de la création. Le secteur marchand nous renvoie l’image d’artistes de niche, s’adressant à un public réduit, et en cela peu populaires. C’est faux. L’écosystème des musiques de création est fort, notamment par les liens qu’il entretient avec les autres disciplines du spectacle vivant.
Nous donnons un chiffre dans notre rapport : 58 % des concerts qui sont organisés en France se passent dans des salles de moins de 200 personnes. Pourtant, ce qu’on semble vouloir ériger en modèle, ce sont les concerts dans les stades et les salles monumentales qui peuvent réunir plus de 30 000 personnes. Or les chiffres sont parlants : cela ne représente que 0,05 % des événements. Il faut revenir à la réalité.
Pourquoi cette invisibilisation ?
L.G. : Le mot «populaire» n’appartient à personne. Le définir aujourd’hui par le seul prisme de la rentabilité commerciale est erroné. Il doit aussi qualifier celles et ceux qui sont sur le terrain, qui sont actifs en permanence auprès des publics, et dont les productions ne se mesurent pas seulement en espèces sonnantes et trébuchantes.
S.R. : Le spectacle vivant dans son ensemble a longtemps observé le monde de la musique avec méfiance, et à raison. En effet, la musique est précurseure sur l’industrialisation, sur la commercialisation, sur les dynamiques néolibérales de concentration des grands groupes, comme on le voit aujourd’hui avec Bolloré et d’autres. Or, les adhérents du Syndeac, toutes disciplines confondues, sont de plus en plus aux prises de telles logiques. Elles touchent aujourd’hui directement le spectacle vivant et les politiques publiques de la culture. Un exemple : les dispositifs d’aides du Centre national de la musique (CNM), auxquels un festival comme Musica n’a pas accès, en dépit de notre action visible, et je crois exemplaire, en faveur de toutes les musiques exploratoires.
Pour quelles raisons ?
S.R. : Parce que les aides du CNM sont tributaires de la taxe sur la billetterie, et que celles-ci dépendent de critères très restrictifs qui occultent une grande part de la vie musicale [le règlement général de la Commission d’aide aux festivals du CNM oblige à «porter une programmation relevant du champ de la taxe sur les spectacles de variétés pour au moins deux tiers des propositions artistiques»]. Selon une catégorisation désuète, qui ne correspond plus aux réalités esthétiques, nous sommes rangés dans la case dite «classique contemporain». Quand la création musicale est complètement multipolaire, baignée de références qui viennent des cultures populaires autant que des cultures savantes, c’est assez étrange d’instaurer encore de telles limites. Les acteurs de la création musicale, les festivals comme les CNCM, se concentrent essentiellement sur l’accompagnement des artistes vivants, par opposition aux orchestres et aux opéras qui choisissent de se consacrer principalement aux œuvres d’auteurs disparus. Or les artistes vivants ne sont pas considérés comme faisant partie des musiques actuelles ou populaires, selon la définition du populaire telle qu’elle est véhiculée par les institutions sous la pression des médias et des grands groupes qui la définissent en fonction de leurs propres intérêts. Clairement, nous voulons remettre ce cadre de pensée en question et montrer que les musiques de création concernent tout le monde. Elles aussi sont populaires.
Est-ce que ce n’est pas le terme de musiques actuelles qu’il faudrait déconstruire ?
L.G : C’est un serpent de mer : musique contemporaine, musique de création, musique exploratoire… Mais en fait, ce qu’il faut remettre au centre du débat, c’est le travail au quotidien avec des artistes qui font de la musique ici et maintenant.
S.R. : Les artistes œuvrent dans et avec la société, à travers les fracas du monde. Leur raison d’être est de se réinventer sans cesse. Notre métier, en tant que producteur ou programmateur, c’est de les accompagner et de les valoriser dans leur singularité, et sûrement pas de prédéfinir une case dans laquelle ils devraient évoluer.
L.G : Il faut réaffirmer la nécessité d’une réelle vision de service public pour la musique. Les aides telles que celles du CNM doivent servir à accompagner toutes les musiques et surtout à permettre aux spectateurs de découvrir des musiques qu’ils ne connaissent pas forcément, qui peuvent les secouer, les subjuguer ou les déplacer, et qui ne sont pas conçues comme des produits.
S.R. : Prenons aussi la question de l’éducation artistique et culturelle qui est censée être fondamentale pour le ministère de la Culture. Qui l’active sur le champ musical ? Ce sont les acteurs qui sont dépositaires d’une politique publique de la culture et dont les missions sont définies collectivement avec l’Etat et les collectivités. Ce n’est pas le Hellfest, qui pourtant est l’un des festivals qui perçoit le plus de subventions de la Sacem, pour mentionner un autre organisme dont les dispositifs de soutien et la gouvernance posent question.
Est-ce que cette mentalité qui circule au CNM ou à la Sacem est liée à une pression politique extérieure ?
S.R. : Les échanges que nous avons avec le CNM et la Direction générale de la création artistique du ministère de la Culture sont actuellement positifs. Tout le monde souhaite l’élargissement de la taxe sur les spectacles de variétés et les concerts de musiques actuelles, afin de créer des moyens supplémentaires pour renforcer la création. Or les majors et les grands acteurs des musiques actuelles, représentés notamment par Ekhoscènes [syndicat représentant les entreprises privées du spectacle vivant], voient l’idée de «redistribution» – c’est-à-dire le sens même d’une taxe – d’un mauvais œil. Ils bénéficient cependant d’un nombre de sièges plus important que n’importe quelle autre organisation au sein du collège «spectacle vivant» du Conseil professionnel du CNM. L’Etat doit jouer son rôle et rétablir des équilibres. La pente de la dérégulation est glissante…
L.G. : Toutes les musiques coexistent et participent à une activité culturelle foisonnante. Ça n’a pas de sens d’opposer les musiques de création et les musiques plus commerciales. Les aides financières du secteur doivent privilégier une logique de redistribution plutôt que de répartition afin de construire un esprit de filière cohérent.
Le rapport pointe également la manière dont les établissements les plus dotés, les opéras nationaux, échouent dans leur mission de renouvellement culturel.
S.R. : On parle de 247 millions d’euros des collectivités pour les 30 opéras en France, à mettre en regard avec les 200 millions que l’Etat alloue à 300 structures labellisées du spectacle vivant. Peut-être est-il temps d’ouvrir un chantier de réforme des cahiers des charges des opéras et des orchestres pour renforcer la présence dans leurs programmations de compositeurs vivants, actuellement estimée de 2 à 10 % seulement selon les cas. Sans parler de l’Opéra de Paris qui perçoit l’une des plus importantes subventions de l’Etat sans aucune obligation à l’endroit de la création musicale. La musique classique est-elle la musique du futur ? Que jouera-t-on dans cinquante, cent ans, ou deux-cents ans ? Resterons-nous figés dans la période qui se situe entre la fin du XVIIIe siècle et le tout début du XXe siècle ? Ou bien allons-nous...
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