Farouches défenseurs du service public, ils se connaissent depuis vingt ans. Les deux futurs patrons du Théâtre national populaire de Villeurbanne, à partir du 1er janvier 2027, souhaitent en finir “avec le mépris envers les autres disciplines”.
C‘est donc un duo d’artistes quadras dont on ignorait jusque-là la complicité qui remplacera dès le 1er janvier 2027 Jean Bellorini à la direction du Théâtre national populaire de Villeurbanne. La metteuse en scène Laëtitia Guédon, 42 ans, actuelle directrice des Plateaux Sauvages, Fabrique artistique et culturelle de la Ville de Paris, et le comédien-metteur en scène Thomas Jolly, 44 ans, ex-patron du Centre dramatique national (CDN) Le Quai d’Angers (de 2020 à 2022), et grand ordonnateur des cérémonies des J.O. de 2024. Une surprise ? Dès 1972, dès qu’il eut hérité pour son théâtre de Villeurbanne de l’appellation de « Théâtre national populaire » créée en 1920 par Firmin Gémier, reprise en 1951 par Jean Vilar, le fondateur et maître historique des lieux, Roger Planchon (1931-2009) avait déjà eu l’idée d’une codirection artistique. Avec Patrice Chéreau jusqu’en 1981, puis Georges Lavaudant de 1986 à 1996. Comment la fera vivre le nouveau duo ?
Thomas Jolly, vous aviez déjà candidaté en 2019 à la direction du TNP, comment en est revenu le goût ?
Thomas Jolly : Quand j’ai vu passer le premier appel à candidatures, en décembre 2025, je me suis abstenu. Même après le succès des J.O., je ne m’en sentais pas les épaules. Diriger un CDN comme Angers avait été une belle aventure mais ces maisons sont lourdes. Quand le maire de Villeurbanne lance, en janvier 2026, un deuxième appel parce que les candidatures de décembre ne le satisfont pas, je m’interroge. J’ai entre-temps retrouvé Laëtitia, que je connais depuis vingt ans, nous sommes tous les deux des enfants du service public, des amoureux du service public, on s’est vus grandir. Elle au Conservatoire national supérieur d’art dramatique époque Mesguich, moi à l’école du Théâtre national de Bretagne époque Nordey. En plus, on est chacun à des moments de nos vies où on a besoin de nouveaux départs artistiques, de rebattre les cartes. On a beaucoup discuté et soudain travailler ensemble devient une évidence.
Laëtitia Guédon : Ce n’est pas vrai que Thomas n’a pas les épaules pour diriger un lieu ! Et je les ai aussi. Nous avons ensemble le désir de raconter quelque chose d’aujourd’hui dans des structures d’aujourd’hui. Un désir d’innovation, de fraternité. Et nous sommes complémentaires. J’aime diriger des maisons, il a un geste artistique solaire. Je ne me sens pas à son niveau, disons-le, mais il me donne envie de me challenger, car il a tout à la fois le sens du grand et de la proximité. Sa compagnie allait jouer par les villages, il imaginait des spectacles courts et légers visibles partout.
Comment qualifieriez-vous vos esthétiques respectives ?
L.G. : La mienne est « indisciplinée », j’aime mêler théâtre et danse, mythe et contemporain. J’ai passé beaucoup de commandes à des auteurs contemporains et je n’aime pas hiérarchiser les genres. Je prends autant de plaisir à maquiller les acteurs, les coiffer que les diriger. J’aime diversifier le public, sans le niveler. Dans la tradition juive, la mienne, on fait dire au Rabbi Nahman de Breslev, un maître du hassidisme, « Je vais vous raconter des histoires et vous guérirez. » Créer des espaces de guérison est un beau défi. La cérémonie d’ouverture des JO de Thomas a prouvé à quel point le spectacle pouvait être pour chacun un espace de reconnaissance et de réconciliation…
T.J. : Je me considère comme le traducteur, le serviteur de ces textes de répertoire qui nous grandissent, en m’entourant de tout ce que le théâtre possède dans sa mallette magique. J’aime que le public se sente considéré. Mon objectif n’est pas de jouer à Villeurbanne mais « avec » Villeurbanne.
Nous ne sommes pas arrivés avec une programmation ficelée. Mais le désir d’en finir avec le mépris envers d’autres disciplines.
Laëtitia Guédon
Comment voyez-vous le TNP ?
T.J. : En emblème de l’innovation de la décentralisation, de son sens de l’adaptation. Depuis que Firmin Gémier a imaginé, à Paris en 1920, son « Théâtre national populaire », le TNP n’a cessé de se métamorphoser. Avec ses trois salles de spectacle et ses trois salles de répétition, c’est aujourd’hui un incroyable outil.
L.G. : En le visitant, j’ai vu, de l’un des foyers donnant sur la place face à la mairie, des enfants venus de partout, de tous âges, s’ébattre en pleine canicule, sous les jets d’eau des fontaines. Alors moi, la métisse, je me suis dit « J’ai ma place ici, je suis chez moi. »
Quel est votre projet ?
T.J. : Nous l’avons baptisé « Monde ouvert », comme ceux des jeux vidéo, dont je suis fan et qui sont pour moi art à part entière.
L.G. : À nous deux, Thomas et moi, via nos différences, sommes déjà un monde ouvert…
Mais encore ?
T.J. : L’idée est de proposer chaque saison, sur une longue période, quatre grandes œuvres capables d’intéresser le plus grand nombre — théâtrale, chorégraphique, musicale… — et de les décliner selon des entrées singulières. Une œuvre est toujours connectée à beaucoup d’autres et dans d’autres disciplines. Ces quatre œuvres-là créeront ainsi des mondes où dialogueront les créations de compagnies comme de CDN. Un moyen de partager notre outil avec d’autres artistes, de quelque génération qu’ils soient et de la région ou pas.
L.G. : Nous ne sommes pas arrivés avec une programmation ficelée. Mais le désir d’en finir avec le mépris envers d’autres disciplines : la culture n’est pas qu’au théâtre. Et le secteur privé du théâtre peut aussi avoir des forces et des atouts que n’a pas le théâtre public. On ne s’interdit aucun partenariat. Rien n’est exclu, rien n’est figé. Nous n’avons aucun dogme. Mais à la condition que le ministère ne se sente pas exempté de ses responsabilités : il doit nous garantir d’assurer notre mission de service public quoi qu’il se passe politiquement dans le pays.
Comment allez-vous vous répartir le travail ?
L.G. : D’abord nous ne sommes pas un cas unique : plusieurs CDN sont aujourd’hui codirigés et on ne sera pas trop de deux pour une maison comme le TNP ! Surtout qu’artistiquement elle doit fonctionner à 200 % ! Mais reconnaissons que nous sommes en période de vision, de mise à jour de nos compétences, de nos désirs : on ne vous dira pas précisément qui fera quoi. C’est sûr que mon...
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