Vingt pour cent du programme du festival sont consacrés à des spectacles en langue coréenne, qui s’inspirent de l’histoire du pays ou du répertoire classique.
Elle attaque le plateau comme si elle rentrait à la maison. Décontractée, tranquille, elle fonce vers le joueur de tambour qui l’attend. Hello, hello, salut, salut ! Et c’est parti tout sourire. Lee Jaram, star dans son pays, experte en pansori, ce blues chanté-parlé ancestral toujours apprécié des Coréens, n’attend pas une minute pour nous mettre vite fait dans l’une des poches de sa veste noire, juste à côté de celle où elle glisse parfois son éventail. Et l’on y reste lové-scotché pendant deux heures, sous le charme de son talent sidérant.
Quel régal que sa version hautement singulière de la nouvelle de Tolstoï Maître et serviteur ! De ce récit social tragique, écrit en 1895 par l’écrivain russe, Jaram, figure de premier plan du renouvellement du pansori, également à la tête d’un groupe de rock, extrait la matière à suspense d’une fable subtilement morale sur l’humanité. Créé en 2025, ce spectacle intitulé Neige, neige, neige, qui secoue le répertoire classique coréen du pansori, lui a été soufflé par un ami français, Denis, qu’elle voit régulièrement à Paris. A l’affiche, le 23 mai, du Seongnam Arts Center, dans la banlieue résidentielle de Séoul, le spectacle, qui fait cousiner cette performance entre chant, théâtre et mime avec le show et même le stand-up, a rallié un public intergénérationnel plus que réactif à son adresse directe.
Lee Jaram est l’une des sept personnalités du programme spécial en langue coréenne du 80e Festival d’Avignon. Imaginé conjointement par Tiago Rodrigues, directeur de la manifestation, avec la complicité active de Kyu Choi, directeur artistique du Seoul Performing Arts Festival (SPAF), à Séoul, et soutenu par la Korea Arts Management Service (KAMS), ce menu, entre théâtre, danse et performance, couvre 20 % de l’ensemble des productions de cette édition. Avec quelques films – dont Parasite (2019), de Bong Joon-ho, et A Normal Family (2023), de Hur Jin-ho –, des food-trucks installés ici et là, le soft power coréen, autrement dit « hallyu » (littéralement la « vague coréenne »), qui a pris son élan depuis dix ans, s’offre une jolie vitrine avignonnaise pour fêter les 140 ans de relations diplomatiques entre la France et la République de Corée.
Comédie musicale
Vingt-huit ans que la Corée n’avait pas été célébrée au Festival d’Avignon. Alors que le pays devient une destination touristique prisée et la plaque tournante des tendances mondiales, entre K-pop, K-beauty, K-dramas, autant dire qu’il est urgent de rattraper le temps perdu. « Après un long processus d’échanges et de rencontres, le SPAF et la KAMS ont fait une centaine de propositions, et neuf ont été retenues, précise Kyu Choi. Certains journalistes coréens ont d’ailleurs été étonnés par ces choix et ont parlé d’une mise en avant du dark side [“côté obscur”] de l’histoire et de la société coréenne, pas vraiment représentative de la tendance mainstream. »
C’est actuellement la comédie musicale, occidentale et coréenne, qui est très populaire en Corée et tient la dragée haute aux œuvres plus expérimentales. Les chiffres parlent (presque) tout seuls. Selon les études menées en 2025 par le Korea Performing Arts Box Office Information System, les spectacles musicaux attirent 69,7 % du public, suivis par la musique classique (15,1 %), le théâtre (11,1 %), la danse (3,1 %), la musique traditionnelle (0,7 %) et les dispositifs multidisciplinaires (environ 0,4 %).
La présence de la romancière et poète Han Kang, Prix Nobel de littérature 2024, dont l’univers palpitant, dur et sombre, ausculte des fractures intimes au miroir de celles de la société coréenne, a peut-être coloré au noir un programme qui s’annonce pointu et passionnant. Une lecture de son roman Impossibles adieux, situé sur l’île de Jeju, connue pour ses pêcheuses de coquillages et le massacre de civils commis le 3 avril 1948 par la police, sera donnée par Isabelle Huppert et l’actrice coréenne Lee Hye-young dans la Cour d’honneur du Palais des papes, les 15 et 16 juillet.
Le même texte est mis en scène par l’Italienne Daria Deflorian, qui a déjà conçu un spectacle, en 2024, autour du roman La Végétarienne, de Han Kang. Sous le titre Che dolore terribile è l’amore, elle se risque à incarner l’univers instable de cette équipée d’une femme à Jeju, dévastée par une tempête de neige. « C’est son imaginaire si particulier entre le monde des vivants et celui des fantômes qui me permet de développer une vision théâtrale à part, souligne-t-elle. La qualité de l’écriture intime et polyphonique, la dimension fantomatique du récit qui oscille entre aujourd’hui et hier sont passionnantes à incarner sur un plateau. »
« Découverte d’ossements »
Daria Deflorian évoque également les événements historiques traumatiques de 1948 : à la suite des manifestations, sur fond de séparation des deux Corées, 30 000 personnes avaient été assassinées. Lors d’un voyage exploratoire, en juin 2025, la metteuse en scène est allée voir le monument commémorant la répression qui s’était abattue sur les habitants de Jeju étiquetés communistes, qui refusaient les élections séparées. Il a fallu attendre 2003 pour qu’un rapport soit publié et que le président démocrate de l’époque, Roh Moo-hyun, présente les excuses officielles de la République sud-coréenne.
Ce pan de l’histoire du pays, enfoui pendant des dizaines d’années, surgit aussi dans le spectacle Island Story, de Lee Kyung-sung, qui le documente avec précision. Après avoir imaginé une pièce intitulée Before After – autour du naufrage, en 2014, du ferry Sewol, reliant Jeju et le continent, qui entraîna la mort de plus de 300 personnes, majoritairement des lycéens en voyage scolaire –, l’artiste, à la tête de la compagnie Creative VaQi, fondée en 2007, entend aborder le massacre de 1948. « C’est en allant régulièrement sur l’île que j’ai commencé à m’intéresser à ce que je ne connaissais pas vraiment auparavant, explique Lee Kyung-sung. Cette histoire a longtemps été écartée des récits officiels. C’est la découverte d’ossements à l’emplacement de l’aéroport de Jeju qui a été le déclencheur d’Island Story. Lorsque j’y allais, et que l’avion atterrissait, j’avais la sensation que les squelettes étaient en train de se disloquer. »
« Mais comment le théâtre peut-il devenir un outil de réflexion sur la société ?, s’inquiète Lee Kyung-sung. Peut-on représenter quelque chose d’aussi atroce que cette tuerie sur un plateau ? Quelle est la bonne distance pour parler du chagrin des autres et faire le deuil ensemble ? » Pour trouver cette distance, l’artiste a rencontré deux hommes et une femme dont les parents ont été tués, et a recueilli leurs témoignages, dans le dialecte de Jeju, qu’il s’est fait traduire. « Ce qui est terrible, c’est que, depuis soixante-dix ans, les familles des meurtriers et celles des victimes vivent en voisins sans que rien soit dit », commente-t-il. Parallèlement, il s’imprègne des paysages, explore les lieux où des personnes ont été assassinées. Il collecte des matériaux et construit une marionnette géante dressée au milieu des comédiens.
Lee Kyung-sung rappelle que, depuis une dizaine d’années, les créateurs se tournent vers leur propre histoire et s’émancipent des influences occidentales comme celles de Tchekhov, Molière ou Shakespeare étudiées dans les écoles d’art dramatique. Il précise d’ailleurs qu’« il y a soixante-dix ans, les acteurs portaient des gros nez pour avoir l’air occidental ». Avec Island Story, il entend ouvrir un espace ritualisé qui « explore comment les êtres humains, aussi distants soient-ils les uns des autres, peuvent se connecter ». Il n’a pas encore osé jouer cette pièce sur l’île de Jeju, tant le traumatisme est encore présent chez ses habitants.
Quatre citernes
C’est encore l’île de Jeju, avec ses fameuses plongeuses en apnée, les haenyeo, qui enveloppe d’une atmosphère insolite la performance Muljil, par Lee Jinyeob. Conçue en 2018 et gros succès de la troupe Elephants Laugh, qui l’a d’ailleurs jouée au Festival d’Aurillac, en 2024, cette œuvre reflète l’engagement déterminé de la compagnie fondée, en 2009, par Lee Jinyeob. « Nous avons choisi de rencontrer le public dans les quartiers et collaborons avec des communautés de gens invisibilisées, comme les réfugiés », résume la metteuse en scène.
Muljil se joue dans un dispositif de quatre citernes d’eau. Quatre personnages (une femme enceinte, une personne queer, un ouvrier et...
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