Le mutisme subi ou volontaire traverse au moins cinq pièces du Festival, dont «Muette», solo captivant du danseur et chorégraphe Boris Charmatz, et «Mon Frère», avec François et Christian Gremaud, sourd mais prodigieusement volubile.
Mots empêchés, entravés, qui ne parviennent pas à franchir des lèvres, ne sortent pas du corps. Grève de la parole en guise de résistance aux dévoiements du langage à des fins politiques ou de promotion de soi, le bien connu et déjà antique «autobranding». Refus du simulacre de dialogue qui plonge une jeune fille dans le mutisme. Ou langue des signes que les valides ne reconnaissent pas en tant que telle, en la prenant pour un ersatz, un pis-aller, après l’avoir durant près d’un siècle carrément proscrite, isolant celles et ceux qui s’en servaient et l’enrichissaient, en les obligeant à lire sur les lèvres.
C’est fou, comme durant cette 80e édition du festival d’Avignon, le silence et l’impossibilité ou refus de parler résonnent de création en création et s’imposent comme une tonalité majeure. De Muette de Boris Charmatz à Mon Frère de François Gremaud, en passant par Bunker de Marion Siéfert et Matthieu Bareyre, sans compter la pièce de Mathilde Monnier et Lucie Antunes carrément titrée Silence ou encore Everything Must Go de Forced Entertainment, qui se déroule dans un monde, où diverses IA se sont emparées de nos capacités à converser au point de prendre la parole à notre place – ce qu’elles font du reste déjà…
Le silence est éminemment politique. Ce n’est pas tant le silence qui serait sacralisé selon le vieil adage «le silence est d’or», mais plutôt une lassitude des fausses polémiques et des shitstorms sur les réseaux, qui anéantissent et submergent. Que peut le théâtre, art de la parole adressée et de l’écoute, vis-à-vis des attaques incessantes faites au langage ?
«Le langage et son empêchement»
Politique, Muette, le solo de Boris Charmatz, découvert en mai dernier au Kunstenfestival à Bruxelles, l’est avec humour. Il y a du Buster Keaton chez Charmatz, et des retrouvailles avec l’enfance, ne serait-ce que dans la manière dont il entre en scène, parcourt le plateau en diagonale, s’arrête dans un coin, comme jadis, un écolier puni, où il s’affaisse, accablé. Avant de se dévêtir. Nu et en silence, sur une scène vide mais habitée par des lumières cuivre et chaudes. Une bulle immense et transparente sort de cette bouche dès qu’elle tente de proférer le moindre mot. Dire ce qui l’étouffe ? Dire ce qui ne peut se penser ? L’absence de musique permet d’entendre tous les sons qui émanent du corps, la respiration qui devient haletante et saccadée, et c’est toute une salle qui s’interdit de tousser et de rire durant la représentation. Laquelle débute tout de même, ce soir de première, par une sonnerie de portable. C’est tellement gros que cela semble fait exprès d’autant que le locuteur au fond de la salle, s’exprime bruyamment avant de raccrocher. Un comparse ? Non. Silence toujours asymptotique, donc, mais contagieux durant le reste de la représentation. Gestes qui semblent provenir d’un rythme intérieur.
Cette soustraction – danser nu et en silence – habite Charmatz depuis des décennies, puisque la toute première fois, nous confie-t-il le lendemain, il avait 15 ans, et était élève à l’école de danse de l’Opéra de Paris. L’adolescent s’était introduit à minuit dans un studio de la prestigieuse école, sans savoir ni ce qu’il cherchait, ni pourquoi il prenait le risque de se faire virer s’il était surpris.
Ce souvenir a surgi inopinément avant la création. L’énigme résiste. Lorsqu’il a débuté la conception de Muette, le danseur et chorégraphe était intrigué par la multiplication à tout va des minutes de silence. «Pourquoi a-t-on autant besoin d’imposer le silence et l’immobilité aujourd’hui ? Et qu’est-ce qu’on dénonce lorsqu’on jette au pilori celles et ceux qui refusent cette minute ?» Il n’a pas cherché à théoriser sa position, à s’enquérir chez Adorno ou Wittgenstein sur le silence par des lectures. Mais après Somnole, où il siffle en dansant (et dormant), le désir lui est venu de se «couper le sifflet». Se faisant, loin d’être un appel à la retraite, à la méditation, Muette, au féminin, avec ses respirations angoissées, se révèle bien plus âpre que prévu, et il est peut-être «la pièce qui a le plus trait au langage et à son empêchement» que Boris Charmatz n’a jamais fait.
Sur scène, alors qu’il est porté par «la lumière du silence» comme il l’appelle, qui baigne également les spectateurs, il discerne distinctement des visages et expressions dans le public. S’invite une foule de pensées, une constellation de motifs «tressée et stressée», comme les gestes. «Quand on danse à deux, on danse avec un partenaire. Mais avec ce solo, je découvre que je ne danse pas du tout seul. Mon regard est agité, et je ne sais pas encore ce que je dois en faire, comment le poser. C’est un peu une première car très souvent, je danse les yeux fermés. Ici, c’est impossible. Le public est réellement mon partenaire. Qui peut tuer la pièce en toussant.»
Evidemment, même si rien n’est explicite, il est difficile de ne pas penser à tout ce que doit déblayer une parole pour être audible. «On reproche toujours aux victimes de ne pas avoir parlé plus tôt», remarque Boris Charmatz, dont...
Lire la suite sur liberation.fr




