Dans “L’Exclusion culturelle. Manifeste pour une riposte populaire”, Victorien Bornéat estime que la démocratisation culturelle a échoué. L’auteur, par ailleurs conseiller culture dans une collectivité, invite à repenser les politiques publiques.
Se rendre au musée ou au théâtre n’est toujours pas une évidence pour tout le monde. Pour Victorien Bornéat, auteur de L’Exclusion culturelle. Manifeste pour une riposte populaire, les efforts menés depuis soixante-dix ans en matière d’accès à la culture ne produisent pas leurs effets. Rencontre.
Votre ouvrage défend l’idée que la politique culturelle telle qu’elle a été définie et menée depuis l’après-guerre a échoué à toucher l’ensemble de la population. Sur quoi vous basez-vous ?
Je souhaite préciser en préalable qu’il ne s’agit pas d’une opinion personnelle. Je pars des données produites par le ministère de la Culture au sein du Département des études, de la prospective, des statistiques et de la documentation ; c’est-à-dire un travail statistique et sociologique. Ce qui me frappe en outre, c’est de voir que l’on maintient une politique inefficace.
La fréquentation des théâtres et des musées reste stable chez les ouvriers et les employés, autour de 20 % seulement. Comment expliquer ces chiffres, alors que ces lieux rassemblent un public nombreux ?
L’objectif de la démocratisation, c’était de faire que les classes populaires aillent au musée, au théâtre, à l’opéra… mais le changement est en l’occurrence de l’ordre de quelques pour-cent. En soixante-dix ans de politiques de la culture, on ne peut pas se contenter d’une évolution si faible.
Vous ne pouvez pas nier, pourtant, que les lieux subventionnés travaillent à faire venir de nouveaux publics. C’est d’ailleurs dans leur cahier des charges.
Bien sûr, il existe de nombreux dispositifs pour contourner ce qui freine les personnes dites « éloignées » de la culture, qu’il s’agisse des personnes des milieux populaires ou ruraux, des seniors, des individus sous main de justice… Ces projets sont souvent menés avec une grande sincérité et ils doivent être renforcés. Néanmoins, je remarque que ces initiatives n’ont pas réussi à modifier les pratiques. Elles peuvent aussi donner l’impression qu’il y aurait deux canaux : les saisons culturelles et les expositions pour un public acquis, et les actions culturelles qui drainent les publics les plus éloignés. Mais au milieu, il y a tout le reste de la population qui ne pratique pas spontanément la sortie culturelle et n’entre pas dans les dispositifs.
Votre ouvrage revendique un « nouveau populaire » au sein de l’institution. Que voulez-vous dire ?
Le mot « populaire » a été dévoyé. Il est chargé de connotations parfois négatives qui le rapprochent du vulgaire ou du commercial. Or c’est un mot magnifique qu’il est important de défendre et d’associer à des notions positives comme l’intelligibilité ou, à mon sens, le subversif. Derrière « nouveau populaire », j’entends une politique du déplacement, d’hybridations culturelles entre ce qui est dans le répertoire et ce qui n’y est pas, entre les classes sociales, les générations… Je pense notamment à l’auteur et metteur en scène Joël Pommerat qui entre en connivence avec des publics très divers dans son spectacle Les Petites Filles modernes, ou au projet KiLLT (Ki Lira Le Texte), d’Olivier Letellier, avec les Tréteaux de France, pour son aspect participatif et ludique.
"L’institution place au sommet les œuvres qui privilégient la recherche esthétique formelle au détriment du questionnement sur leur réception."
Vous citez beaucoup d’autres exemples dans votre ouvrage. N’est-ce pas le signe qu’un autre rapport entre les artistes, les œuvres et le public opère déjà ?
Des initiatives extraordinaires existent localement. Ma critique porte sur la politique menée par l’institution et qui pose un cadre normatif très rigide. Si certains artistes, comme Joël Pommerat, Mohammed El Khatib ou Les Chiens de Navarre, travaillent sur de nouveaux protocoles de rencontre avec le public et sont reconnus par l’institution culturelle, beaucoup d’autres subissent un plafond de verre. J’appelle à changer la hiérarchie, et cela doit passer par une redéfinition de la politique culturelle et des critères d’évaluation artistique.
Vous reprochez à certaines créations d’être sciemment hermétiques au plus grand nombre. Votre discours, qui peut renvoyer à certains arguments de l’extrême droite, n’est-il pas risqué ?
Je défends la qualité artistique ainsi que la liberté de création, c’est absolument nécessaire. Ce que je critique, c’est que l’institution place au sommet les œuvres qui privilégient la recherche esthétique formelle au détriment du questionnement sur leur réception. La recherche artistique doit être au cœur de ce nouveau populaire, mais elle doit trouver de nouveaux protocoles pour la rencontre avec les publics.
Lire la suite sur telerama.fr





