René Martin, le très médiatique patron du Crea régnait sans partage sur quatorze manifestations musicales. Elles doivent désormais s’organiser sans la puissance de son réseau. À commencer par la Folle Journée, qui ouvrira le 28 janvier à Nantes. Enquête.
Trois cents concerts concentrés sur cinq jours, cent quarante mille spectateurs et une aura populaire que peu de festivals de musique classique connaissent. Mercredi 28 janvier s’ouvrira la 32ᵉ Folle Journée de Nantes dans une Cité des Congrès bruissant d’agitation. Et peut-être de rumeurs. Car pour la première fois de son histoire elle se déroulera en l’absence remarquée de René Martin, son omnipotent et médiatique fondateur. L’homme est désormais persona non grata dans les allées de l’événement nantais créé en 1995, comme dans la douzaine de manifestations et saisons sur lesquelles il régnait en France et à l’étranger.
En septembre dernier, ce pape des festivals de musique classique chutait de son piédestal à la suite d’un article paru dans Médiacités et La Lettre du Musicien. Il y était mis en cause pour son management fait d’humiliations, de coups de colère, d’ambiance « hypersexualisée », ainsi qu’une exposition répétée de ses salariées à de la pornographie. Étaient aussi pointés une forte porosité entre ses dépenses professionnelles et personnelles et un cumul excessif de ses rôles. Un mois après, un audit exigé par la Ville de Nantes confirmait ces accusations, conduisant cette dernière à saisir le procureur de la République, qui déclencha aussitôt une enquête — toujours en cours.
Acculé, l’entrepreneur de spectacles de 75 ans démissionnait fin octobre de son poste de directeur du Créa (Centre de réalisations et d’études artistiques), la structure qu’il avait montée en 1978. Il laissait orphelins une douzaine de festivals et de saisons dont il s’occupait depuis des décennies. Parmi eux, un autre événement phare, conçu sur un coup de génie en 1981 : le festival de La Roque-d’Anthéron. Cette « Mecque du piano » réunit chaque été dans le Luberon les meilleurs praticiens mondiaux de l’instrument. Et quelque soixante mille spectateurs. Leur patriarche déchu, ces événements doivent se débrouiller sans lui, en ordre dispersé. Et inventer des solutions pour continuer à exister.
Pour comprendre la situation de flou et de désarroi dans laquelle cette affaire a plongé tout un segment du secteur musical, il faut définir de quoi exactement René Martin était le nom. Ce fils de commerçants élevé dans un village du pays nantais, passé par un groupe de rock, un bout de conservatoire et des études de gestion, avait bâti un petit empire d’une nature unique dans le monde classique, et même dans le monde culturel en général. Sa recette ? Martin, avec son équipe du Crea — huit personnes aujourd’hui, douze avant la révélation des faits —, choisissait les artistes pour le compte de chaque festival, s’appuyant sur son réseau de contacts et son oreille de mélomane compulsif. Le Crea s’acquittait aussi de diverses tâches de production, dans des proportions variables selon les cas — voyages, hôtels, location de matériel, notices de concerts… En retour, les festivals lui versaient une enveloppe pour l’ensemble de sa prestation — près de 200 000 euros pour une Folle Journée, 825 000 euros pour Ma Région virtuose, organisé clé en main pour les Pays de la Loire. « René Martin et le Crea ne prenaient aucun risque financier, c’est nous qui assumions la responsabilité de producteurs », résume Jean-Louis Blanc, président de La Roque-d’Anthéron. « Tout passait par lui, même si les compétences existaient dans l’équipe, ajoute Jacques Dagault, président du Crea. S’il n’était pas là, aucune décision ne se prenait, ce qui pouvait retarder la mise en œuvre de certaines opérations. »
Le chercheur au CNRS Emmanuel Négrier, spécialiste des festivals, note une « double originalité » à la base du système Martin. « D’une part une logique d’événementialisation de la musique classique, selon une caractérisation proche des festivals de rock ou de pop, avec une surabondance d’offre en un temps limité ; d’autre part une logique de concentration, avec l’idée d’un même opérateur actif dans une pluralité de lieux, chose assez unique dans les musiques savantes, à laquelle s’ajoute une logique de duplication, avec les Folles Journées à Lisbonne, Tokyo, Rio ou Varsovie. » Pour le chercheur, le modèle ne serait pas si éloigné de celui des géants de l’industrie du spectacle tels AEG ou Live Nation, capables d’orienter les affiches des festivals grâce à leur important catalogue d’artistes, et qui gèrent depuis peu certains festivals en direct.
Poussant l’examen plus loin, Emmanuel Négrier voit même en cet outsider l’exemple type de ce qu’on appelle en analyse des réseaux un « trou structural ». Soit « la position d’un individu qui détient un pouvoir par le fait qu’il est le seul, dans une pluralité de relations, à pouvoir faire le lien entre tous ». « Pour que l’acteur A (un maire) entre en relation avec l’acteur D (le Philharmonique de Prague), il devra passer par B (René Martin), qui le mettra aussi en lien avec C (la Sacem)… Cela raccourcit les circuits et donne à celui qui les raccourcit un pouvoir considérable. »
"Son empire a besoin d’être brisé, il y en a assez de ces mandarins de la musique classique."
Pianiste anonyme
Grâce à son entregent, à son charisme, l’homme avait acquis une réelle faculté d’influence auprès des élus locaux, toujours prêt à leur souffler l’opportunité de lancer telle manifestation sur leur territoire. Une capacité aussi à négocier avec les musiciens. À la Folle Journée, par exemple, les cachets étaient uniformisés pour tous les artistes, et globalisés : un seul pouvait couvrir plusieurs prestations à l’intérieur d’une même journée. Difficile de lui dire non sachant qu’il contrôlait tant de concerts — mille cinq cents par an — où être invité et réinvité. En signant avec lui, on entrait dans un circuit de programmation à long terme. Une synergie s’était également établie avec son label, Mirare, riche d’un catalogue de deux cents artistes, dont les CD vendus à la fin des concerts représentaient une part notable des ventes. « Cela n’est pas fait de façon formelle, mais on peut parler de mutualisation dans notre travail de négociation avec les agents. Il est toujours plus intéressant pour un musicien de savoir que le programme qu’il prépare sera donné plusieurs fois », confirme Claire Chopot, administratrice du Crea, qui tente de maintenir à flot le vaisseau en pleine tempête depuis le débarquement de son capitaine.
Celui-ci parti, la puissance de son réseau jouera-t-elle encore ? Certains musiciens veulent y croire. « René Martin a modelé le paysage musical de façon forte, voire indélébile, en mêlant l’excellence à de grands événements populaires, le contraire de l’entre-soi, estime la pianiste Vanessa Wagner. Il avait son cercle d’artistes privilégiés, mais il a aussi fait découvrir énormément de musiciens. Les choses peuvent et doivent se poursuivre. Il y a des gens tout à fait capables de prendre la suite, sans forcément copier sa recette. À charge pour eux d’être créatifs. » Quelques-uns se réjouissent du changement, comme cet autre pianiste, à la dent plus dure, mais qui préfère rester anonyme : « Son empire a besoin d’être brisé, il y en a assez de ces mandarins de la musique classique. Il faut que les villes et les festivals estampillés ''René Martin'' ouvrent les postes de programmation à des concours, des appels à candidature, comme cela se fait partout. Chez René Martin, la masse de concerts dissimulait le manque de variété. Il avait créé des rentes de situation, en faisant vivre tout un réseau d’artistes, mais si vous n’étiez pas dans ses petits papiers, vous ne jouiez jamais. »
Couper les ponts ?
Au-delà du risque d’arrêt de cet effet réseau, c’est la survie même du Crea qui est en jeu. Car peu à peu les partenaires quittent le navire. Et non des moindres. Le festival de La Grange de Meslay (sept mille cinq cents spectateurs), près de Tours, dont René Martin avait reçu les clés, en 1989, des mains de son fondateur, le légendaire pianiste russe Sviatoslav Richter (1915-1997), a décidé en décembre de fonctionner sans...
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