Les travaux étant devenus urgents dans la mythique salle Richelieu, le théâtre a loué d’autres scènes pour se produire le temps du chantier. Y avait-il moyen de ne pas gréver davantage le budget déjà en berne de la troupe ?
Est-il possible que la Comédie-Française envahisse impunément Paris ? Fermée du 15 janvier au 15 octobre pour travaux, la salle Richelieu s’est multipliée par trois : la troupe de Molière joue au Théâtre de la Porte-Saint-Martin Le Bourgeois gentilhomme dans la grande salle, Contre dans la petite. Elle donne au Théâtre du Rond-Point Les Femmes savantes, et Hamlet à l’Odéon-Théâtre de l’Europe. Est-ce raisonnable ? Avant de quitter son poste d’administrateur, Éric Ruf n’a-t-il pas vu trop grand, trop cher, pour faire rayonner une Comédie-Française privée de son navire amiral ?
Début janvier 2026, le ministère de la Culture commence à s’inquiéter : il a mal évalué l’ampleur des coûts, évoque — en off — des chiffres catastrophiques, se rétracte ensuite et reste obstinément coi sur le sujet… Successeur d’Éric Ruf au poste d’administrateur, le sociétaire maison Clément Hervieu-Léger a refusé, quant à lui, en décembre 2025, de présenter le budget prévisionnel annuel : le déficit aurait dû y voisiner les 15 millions d’euros. Clément Hervieu-Léger décide de tout remettre à plat. D’autant que le ministère des Finances commence à s’émouvoir. Mais dans le milieu feutré des grands subventionnés, personne ne cherche de responsable. Éric Ruf affirme ne pas avoir été contacté pour justifier ses choix, depuis son départ, en août 2025. Pourtant, en période de disette budgétaire, chaque million perdu compte.
Impossible d’éviter les travaux salle Richelieu qui accueille chaque année trois cent soixante-quinze représentations. La scène menace de s’effondrer, la rénovation énergétique du vieux bâtiment s’impose, comme l’adaptation de certains espaces techniques aux normes de sécurité. Mais la transformation de la coupole en salle de répétition et les travaux du musée-bibliothèque — dans la galerie de Beaujolais du Palais-Royal — voulus par Éric Ruf sont rejetés par son successeur, entre autres. Clément Hervieu-Léger annonce ainsi aujourd’hui avoir réduit les dépenses de 8 millions d’euros sur les travaux en cours, les travaux supplémentaires prévus, les dépenses liées à la fermeture, au déménagement et à la saison hors les murs, et en abandonnant certains projets. Il a ramené le budget des travaux à 21,5, l’État en apportant 19. Deux millions et demi restent à trouver.
Loyer à payer, recettes à partager
Compenser la perte des recettes de billetterie causée par la fermeture de Richelieu s’annonce aussi compliqué. Ses huit cent soixante-dix places rapportent annuellement 7,5 millions d’euros : 21 % d’un budget de 38 millions d’euros, dont l’État finance 26 millions. Mais l’argent n’était pas le seul souci : l’ex-administrateur Éric Ruf avait en effet d’emblée pointé la nécessité de continuer à faire travailler non seulement la troupe (soixante acteurs), mais aussi les équipes techniques et administratives (trois cent dix personnes). Pendant le confinement du Covid, les comédiens intervenaient en numérique et les techniciens de plateau l’avaient mal vécu. Le système d’alternance de spectacles propre à la Comédie-Française exige des forces de travail exceptionnelles, qu’il est douloureux ensuite de mettre au chômage technique. Même Richelieu fermé, tous doivent travailler, selon Éric Ruf. « Sauf qu’aucun théâtre parisien ne se prête à l’alternance ni ne dispose des locaux nécessaires pour changer quotidiennement les décors des pièces à jouer et à répéter », explique-t-il. Résultat ? Aux trois équipes techniques, trois salles ont donc été nécessaires.
La Comédie-Française loue ainsi deux théâtres privés, mais en gardant l’intégralité des recettes et sa politique tarifaire : 1,5 million de loyer pour six mois au Petit et Grand Saint-Martin, d’abord, et 200 000 euros au 13e Art ensuite. Elle s’installe aussi dans deux théâtres subventionnés où elle partage la recette en fonction du nombre de sièges de la salle (la jauge). Pour Hamlet, 62 % à la Comédie-Française, 38 % à l’Odéon-Théâtre de l’Europe ; pour Les Femmes savantes, 70 % à la Comédie-Française, 30 % au Théâtre du Rond-Point ; et bientôt, pour la reprise de La Puce à l’oreille, 80 % à la Comédie-Française, 20 % aux Amandiers de Nanterre. Et pour celle de Tartuffe, 58 % à la Comédie-Française et 42 % à la Grande Halle de Villette. Quant au Châtelet, il assurera complètement la production de La Vie parisienne, d’Offenbach, en juin prochain. On imagine que le prix des loyers et le partage des recettes — amoindries par la taille variée des salles, de deux cents places au Petit Saint-Martin à mille cent à la Grande Halle de la Villette — créent un manque à...
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