Fred Musa de Skyrock et Mouloud Mansouri de l’association Fu-Jo ont vu leurs interventions annulées, conséquence de la nouvelle politique des activités culturelles en détention.
L’organisation de concerts de rap en prison était devenue pour lui un exercice bien rodé. Avec dix-sept ans d’expérience dans le domaine, Mouloud Mansouri, directeur de l’association Fu-Jo, savait tout : ce que chaque artiste et technicien invité par ses soins devait laisser à l’entrée, les conseils pour les préparer à leur intervention, ce qu’il faut dire ou ne pas dire, comment agir devant les détenus et comment travailler avec les surveillants.
Mais, depuis un an, plus de concerts. A la place, cet ambassadeur du rap en prison a dû s’habituer à la salle d’attente du ministère de la justice. Pour défendre l’utilité de ses ateliers d’écriture, de ceux de musique assistée par ordinateur, il se rendra pour la deuxième fois place Vendôme, le 22 mai. Son association, qui œuvre surtout dans les prisons du sud de la France – Toulon, Nice, Marseille et Luynes (Bouches-du-Rhône) –, a vu sa convention signée il y a dix ans annulée par la nouvelle direction interrégionale (DI) des services pénitentiaires de Sud-Est - Marseille. Dans un courrier reçu le 8 avril, le directeur par intérim le remercie d’abord chaleureusement pour les « actions de grande ampleur menées depuis toutes ces années », mais lui annonce aussi que la politique nationale pour encadrer les activités en prison avait changé.
Mouloud Mansouri n’est pas le seul à être dépité. En octobre 2025, Fred Musa, animateur de l’émission « Planète rap » sur Skyrock et sur France TV, a vu son atelier radio prévu à la maison d’arrêt de Nanterre annulé deux jours avant sa tenue. Depuis dix ans, il organise des ateliers bénévolement pour des associations dans les prisons d’Ile-de-France. Son objectif : enregistrer une émission avec des journalistes et des personnalités.
Note lapidaire
Fred Musa a eu beau activer tous ses contacts, de l’ancienne garde des sceaux Rachida Dati au député écologiste de l’Essonne Steevy Gustave, rien n’y a fait. Dans les prisons de France, les activités culturelles, les concerts de musique classique comme les pièces de théâtre, continuent, mais elles ont changé de modalités. Elles doivent se concentrer sur la pratique, et le choix d’accepter ou non des activités est décidé localement.
Interrogé sur l’arrêt des concerts et des ateliers de rap, le ministère de la justice renvoie vers l’administration pénitentiaire : « Ce n’est pas le genre musical qui détermine ou non la programmation d’une activité. Les activités que vous mentionnez ont été arrêtées par l’administration pénitentiaire car elles ne remplissaient pas les objectifs de réinsertion des activités pénitentiaires, et font suite aux nombreuses plaintes des agents pénitentiaires concernant un manque de respect de la part d’un des protagonistes », répond-on au service de presse. Sans donner plus de détails ni de quel intervenant il s’agit.
Tout a commencé le 17 février 2025 lorsque le garde des sceaux, Gérald Darmanin, ordonne l’arrêt de toutes les « activités ludiques ou provocantes » en prison, soit tout ce qui ne concerne pas le soutien scolaire, la langue française, le travail ou le sport. Une décision prise après que des détenus de la maison d’arrêt de Toulouse-Seysses ont reçu des soins du visage. « Il est hors de question d’avoir des activités ludiques qui choquent tous nos concitoyens », avait alors déclaré le ministre de la justice, interrogé sur le sujet à l’issue d’une visite du centre pénitentiaire de Condé-sur-Sarthe (Orne), transformé depuis en prison de haute sécurité pour les narcotrafiquants dangereux. Deux jours plus tard, une note lapidaire est adressée aux directeurs interrégionaux de l’administration pénitentiaire. De nombreuses activités sont aussitôt déprogrammées : yoga dans les maisons d’arrêt d’Epinal, de Niort et de Carcassonne, danse orientale à Angoulême… Quant aux ateliers de rap de l’association Fu-Jo dans les prisons du sud de la France, ils sont aussi reportés jusqu’à nouvel ordre.
Festival en détention
Le 25 février 2025, les DJ employés par Mouloud Mansouri pour l’initiation à la composition musicale et les rappeurs qui animent les ateliers d’écriture sont priés de rester chez eux. Et décision est prise : il n’y aura plus de concerts de rap en prison malgré les efforts de ce dernier pour convaincre des poids lourds du genre à venir y jouer gratuitement en 2026 : Orelsan, PLK ou SDM. Mouloud Mansouri n’en revient pas, c’est la première fois depuis qu’il a créé son association, il y a dix-sept ans, que ses activités sont annulées : « Il y a toujours eu des moments où il a fallu que j’explique plus que les autres ce que je faisais et pourquoi je le faisais, déclare-t-il au Monde, mais, jamais, on ne m’avait appelé pour me dire : “Voilà Mouloud, tout est annulé parce que ton association et ce que tu représentes peuvent être considérés comme provocants et ludiques.” » Le profil de Mouloud Mansouri ne doit guère plaire à Gérald Darmanin : ancien dealer à Hyères (Var) qui, condamné en 1999 à dix-sept ans de prison pour trafic de stupéfiants et pour corruption de fonctionnaires – une peine réduite à quinze ans –, passera dix ans en détention grâce à deux remises de peine.
Passionné de hip-hop depuis son adolescence, Mouloud Mansouri est DJ. En 2005, il persuade le directeur du centre de détention de Val-de-Reuil (Eure) d’autoriser l’introduction de platines vinyles en détention et convainc des artistes rap à venir jouer gratuitement...
Lire la suite sur lemonde.fr




