« Le théâtre sous l’Occupation » (4/5). L’histoire de la Maison de Molière pendant la seconde guerre mondiale, longtemps tue, est faite de combats feutrés, de compromissions et d’éclats. D’un côté, les juifs sont écartés de la troupe et l’Allemagne impose des choix. De l’autre sont créées, ces années-là, « Le Soulier de satin » et « La Reine morte », deux pièces d’anthologie.
On ne l’a pas regardée d’un bon œil. Au début des années 1990, Marie-Agnès Joubert se lance dans une thèse ayant pour thème la Comédie-Française sous l’Occupation. Il n’y a rien sur le sujet, à part quelques articles et des souvenirs épars de comédiens. Quand l’étudiante, née en 1968, demande à consulter les archives conservées à la bibliothèque de la Maison de Molière, place Colette, au cœur de Paris, on lui refuse l’accès à certains documents. Aux Archives nationales, où sont conservés les dossiers de l’épuration, elle est reçue avec suspicion : « Pourquoi vous intéressez-vous à ce sujet ? »
Marie-Agnès Joubert reconnaît que, depuis, « il y a eu une belle évolution ». La preuve : Clément Hervieu-Léger, l’administrateur général du Français, a donné avec enthousiasme son feu vert à un projet de film documentaire, écrit et réalisé par Virginie Linhart et inspiré par le livre remarquable tiré de la thèse de Marie-Agnès Joubert, La Comédie-Française sous l’Occupation (Tallandier, 1998).
« Il y a une nécessité à connaître une histoire qui nous concerne tous, explique Clément Hervieu-Léger. La Comédie-Française est un miroir de la société française. Comme toutes les familles, elle a ses secrets. Il faut les révéler si l’on veut avancer. » Les archives de la Maison, dont une partie n’avait pu être consultée par Marie-Agnès Joubert, vont enfin s’ouvrir. Toutes ? « Oui », répond Clément Hervieu-Léger. Y compris celles, très délicates, de l’épuration menées à la Libération par Pierre Dux, comédien et administrateur.
L’histoire de la Comédie-Française sous l’Occupation n’est pas faite de bruit et de fureur, comme chez Shakespeare, mais de luttes sourdes et de compromissions feutrées, de comédiens résistants et d’autres collaborateurs, d’éclats de beauté aussi et, par-dessus tout, d’une volonté : durer, ne pas casser le fil d’une histoire jamais interrompue depuis la création de la société de comédiens par Molière, en 1680, qui fait de la Comédie-Française, entièrement dépendante de l’Etat, la troupe en activité la plus ancienne du monde.
En 1936, Jean Zay (1904-1944), le ministre de l’éducation et des beaux-arts du Front populaire, nomme à la tête du Français l’auteur Edouard Bourdet (1887-1945) et lui demande de travailler avec quatre grandes figures : Jacques Copeau (1879-1949), le fondateur du Théâtre du Vieux-Colombier, et trois metteurs en scène du Cartel des quatre, fondé en 1927 pour défendre le théâtre d’art, Louis Jouvet, Charles Dullin et Gaston Baty. Une période faste s’ouvre alors.
« Vague d’antisémitisme »
La guerre remet tout à plat. En février 1940, Edouard Bourdet est victime d’un accident de vélo. Il propose à Louis Jouvet de prendre sa place, mais ce dernier refuse. Jacques Copeau, lui, accepte de le remplacer pendant quelques mois. En juillet, les Allemands, qui occupent la zone nord de la France, lui demandent de rouvrir la Comédie-Française au plus vite tout en excluant les juifs de la troupe. Le 26 juillet, Copeau rencontre le lieutenant Badenmacher, chargé du théâtre à Paris ; il habite l’appartement dont l’auteur Henry Bernstein (1876-1953) a été spolié, et il est obsédé par la question juive. Dans le journal qu’il tient depuis 1901 (publié en deux tomes, Seghers, 1991), Jacques Copeau rend compte de cette rencontre, et écrit : « La vague d’antisémitisme qui déferle sur Paris, dans les journaux, est écœurante. »
Un mois plus tard, il écrit qu’il a retiré les tragédies du programme de la rentrée. La raison ? il est impossible de les présenter sans Jean Yonnel, le grand tragédien de la troupe, qui est juif. Le Journal de Copeau s’arrêtant net le 13 septembre 1940, nous ne savons rien des mois décisifs de l’automne, où l’activité de la Maison reprend. Rien non plus sur l’éviction des juifs. Ce sont les sociétaires eux-mêmes, autrement dits les comédiens, réunis en septembre, qui prennent la décision : Jean Yonnel et René Alexandre déclarent qu’ils quittent la troupe pour ne pas mettre en péril la Comédie-Française. Ils se sacrifient. Un autre comédien juif, Robert Manuel, part discrètement, sans notification officielle.
René Alexandre ne s’en remettra pas ; il mourra en 1946 sans avoir pu remonter sur scène. Véra Korène, juive et exclue de la troupe en 1940, part pour les Etats-Unis et réintégrera la maison en 1945. Le cas de Jean Yonnel est, lui, exemplaire de la complexité de l’époque. Après avoir démissionné, le comédien fait valoir aux Allemands qu’il est baptisé. Il est soutenu par plusieurs personnalités, dont la princesse Soutzo, la femme de Paul Morand, « violemment antisémite mais roumaine, comme Yonnel », précise Chantal Meyer-Plantureux, dans son livre Antisémitisme et homophobie. Clichés en scène et à l’écran. XIXe – XXe siècles (CNRS Editions, 2019). Parce qu’ils tiennent au grand répertoire tragique, les Allemands font réintégrer Jean Yonnel dans la troupe.
La réouverture de la Comédie-Française a lieu le 7 septembre 1940, avec une soirée consacrée à la « valeur de l’homme ordinaire ». Devant une salle comble – des centaines de spectateurs ne peuvent entrer –, Jacques Copeau exprime sa « foi, secrète mais inébranlable, dans les vertus de la patrie, dans l’âme de la race, dans la puissance et la pérennité de l’esprit français ». Un discours d’allégeance sans faille à Vichy, même s’il est tenu à une période où, pour l’écrasante majorité des Français, le maréchal Pétain apparaît comme un recours.
Les mois suivants, Copeau programme surtout des reprises de spectacles qu’il a créés au Vieux-Colombier, dans les années 1920, et qui ont fait sa gloire : Le Carrosse du Saint-Sacrement, de Mérimée, La Nuit des rois, de Shakespeare, Le Paquebot Tenacity, de Vildrac… L’accueil est mou, le public a envie de renouveau. Il le trouve dans Le Cid, de Corneille. Copeau confie le rôle-titre à un jeune comédien qu’il vient d’engager, Jean-Louis Barrault.
En novembre 1940, le comité d’administration, composé de Copeau et de comédiens, entérine la venue du Schiller Theater de Munich, avec Intrigue et amour, de Schiller, prévue pour février 1941. C’est une rupture historique : les statuts de la Comédie-Française lui interdisent de recevoir des troupes étrangères. Mais la pression conjuguée des Allemands et du régime de Vichy est la plus forte.
S’il n’a pas de problèmes avec le régime de Vichy, Jacques Copeau est considéré comme un ennemi de l’Allemagne par le lieutenant Baumann, chargé du théâtre à la Propagandastaffel, la section de propagande. « J’ai été sidérée en lisant leurs rapports, souligne Marie-Agnès Joubert. Les Allemands étaient au courant de tout ce qui se passait à la Comédie-Française, dans les moindres détails, et ils surveillaient Copeau de près. » Ils savent que son neveu, l’homme de théâtre Michel Saint-Denis, a rejoint Charles de Gaulle à Londres, et que son fils Pascal est entré dans la Résistance.
Maintenir le cap
Mais Copeau est loin de ces engagements, s’attelant à protéger ses arrières. Il demande au régime de Vichy d’être conforté à son poste. Le 27 décembre, il est nommé officiellement administrateur de la Comédie-Française. Dix jours plus tard, il est contraint de démissionner, les Allemands ne voulant pas de lui. Outre l’engagement du fils de Copeau, le lieutenant Baumann reproche à ce dernier sa tiédeur dans la collaboration : trop peu de zèle dans l’éviction des comédiens juifs, et trop peu de visites à la Propagandastaffel.
On ne sait comment Jacques Copeau vit cette éviction, après huit mois à la tête du Français. Son journal ne reprend que le 23 janvier 1941. « C’est fini. Cette aventure est terminée », écrit-il ce jour-là. Sans plus de commentaire, et sans tirer le bilan.
La postérité s’en chargera. Aujourd’hui encore, son buste trône à la Comédie-Française, devant la plaque de marbre sur laquelle sont inscrits les noms de tous les administrateurs. Cet honneur est une survivance de l’époque de l’après-guerre, où l’opposition entre Résistance et collaboration ne souffrait guère de nuances. Alors que son successeur sous l’Occupation, Jean-Louis Vaudoyer (1883-1963), est communément qualifié de « collaborateur », Jacques Copeau a longtemps fait figure de « résistant ».
Clément Hervieu-Léger récuse cette opposition tranchée. « Je n’ai pas le sentiment que Copeau ait tout fait pour s’opposer au régime de Vichy, nuance-t-il. Et il a justifié son attitude par l’intérêt supérieur de la Comédie-Française, comme on le fait toujours. » Marie-Agnès Joubert, elle, souligne dans son livre le « caractère obstiné d’un homme qui eut la naïveté de croire qu’il pourrait se consacrer à sa tâche en négligeant la présence de l’occupant ».
Jean-Louis Vaudoyer n’a pas cette naïveté, ce qui n’en fait pas pour autant un résistant, loin de là. Cet historien de l’art, amateur de musique et de théâtre, connaît bien la Comédie-Française, où il s’occupe depuis 1936 des matinées poétiques, à la demande d’Edouard Bourdet. C’est d’ailleurs le clan des...
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