Liste noire de Canal+, crise chez Grasset, commission d’enquête sur l’audiovisuel public... L’historien Jean-Noël Jeanneney, ancien président de Radio France, nous enjoint à “défendre notre idée de la liberté” contre “un industriel sans vergogne”.
Comme historien, il a longuement étudié l’influence des milieux industriels sur la vie politique française. Président de Radio France et de RFI (1982-1986) puis secrétaire d’État à la Communication (1992-1993), il a vécu aux premières loges les relations délicates entre le service public de l’audiovisuel et le pouvoir. Enfin, en tant que président de la Mission du bicentenaire de la Révolution (1988-1990), il a piloté l’une des commémorations les plus clivantes de notre histoire nationale.
Histoire, culture, politique : les trois corps de Jean-Noël Jeanneney — dont le troisième tome des Mémoires, Le Rocher de Süsten, vient de sortir — font de lui le témoin idéal pour analyser les crises en série qui éclaboussent le paysage culturel de notre pays. De quoi les affaires Grasset et Canal+ sont-elles le nom ? Comment s’inscrivent-elles dans le temps long ? Et comment défendre ce à quoi nous tenons culturellement contre les assauts d’une pensée réactionnaire, désormais adossée à la puissance financière illimitée d’un industriel sans vergogne ? « Il faut gagner cette guerre, prévient Jeanneney. N’attendons pas de n’avoir plus que nos yeux pour pleurer. »
Après l’éviction du patron de Grasset, Olivier Nora, par Vincent Bolloré, après la liste noire annoncée par Maxime Saada, le patron de Canal +, diriez-vous que la guerre culturelle est déclarée ?
Je me suis interrogé sur ce mot qu’il ne faut pas utiliser à la légère mais je ne le refuse pas, en définitive. D’abord parce que nous assistons à la rencontre brutale de deux visions de la société, de la vie publique, de la création, du vivre-ensemble, qui se nourrissent de convictions violemment opposées. Ensuite parce que cet affrontement présente des traits communs à beaucoup de guerres. Il s’enracine dans la longue durée — en l’occurrence le temps des Lumières et des droits de l’homme, puis le long XIXᵉ siècle — et il se déclenche sous le fouet d’un événement particulier, un « assassinat de l’archiduc François-Ferdinand » qui fait basculer d’une tension diffuse vers un conflit ouvert. Non pas un seul épisode ici, mais deux : les affaires Grasset et Canal +…
Enfin, dans cette guerre, l’adversaire s’adapte toujours aux moyens inédits qui lui sont offerts, et mobilise les armes nouvelles que constituent les réseaux sociaux et l’intelligence artificielle : jamais une technique de transmission des savoirs et de l’information n’avait posé un tel défi à la démocratie. Il n’est pas difficile de faire la liste des champs de bataille où cette guerre est déclarée : l’information, le secteur audiovisuel, le cinéma, la création artistique, l’édition… tout ce qui nourrit la pensée et la culture d’une civilisation.
"Une nouvelle réflexion sur les relations de l’argent et de l’État dans la culture s’impose, parce que le poids médiatique de l’empire Bolloré nous y contraint."
Il importe donc que le camp de la démocratie soit aussi lucide que déterminé dans ses convictions, en utilisant les mêmes instruments, mais sans tomber dans le piège de l’adversaire en répondant à la calomnie par la calomnie. Si toute guerre engendre des invectives, il m’a paru malvenu de parler de « fascisme » à propos de Vincent Bolloré : restituons le mot à la période datée où il a sévi en Europe. Et abandonnons à l’adversaire des expressions méprisantes, comme lorsqu’il parle absurdement de « caste » à propos des auteurs de Grasset, de ces mots qui dégradent bien plus celui qui les emploie que ceux qu’ils cherchent à fustiger.
Peut-on définir les contours de cet adversaire ?
C’est une famille de pensée qui ressent une méfiance atavique à l’égard de la liberté d’expression et qui considère qu’elle doit user de tous les moyens à sa disposition pour imposer au peuple une vision « spirituelle » de la société. Elle entretient une tradition prompte à se saisir du glaive pour imposer le goupillon et peut être raccordée au refus obstiné de la papauté, tard dans le XIXᵉ siècle, de se rallier au suffrage universel, considérant qu’il revenait à des élites catholiques d’édicter ses règles à un peuple peu éclairé. Cette pente est clairement celle de Vincent Bolloré telle qu’il l’offre à nos regards.
Les choses ont évolué depuis le XIXᵉ siècle, mais cette pensée reste vivace, associée à d’autres éléments, comme l’obsession de l’ordre pour l’ordre, la peur de l’Autre, l’affirmation hargneuse de sa propre différence identitaire, forcément supérieure. Ce camp, ennemi, de fait, de la démocratie, a eu ses penseurs de talent, mais ce qui marque notre époque et m’autorise à parler de « guerre » est que ses soutiens, aujourd’hui, se manifestent avec une violence que l’on n’aurait pas vue dans les dernières décennies. Cela ne fait pas encore une guerre civile, heureusement. Mais l’Histoire nous rappelle que la guerre politique peut être l’aboutissement d’une guerre culturelle. Lors de l’affaire Dreyfus, notre pays n’est pas passé si loin de la guerre civile, et l’on doit à la sagesse de dirigeants comme Waldeck-Rousseau — président du Conseil entre 1899 et 1902 — et des grandes lois républicaines qu’ils ont élaborées, avant et après, d’y avoir échappé.
Comment se défendre contre les salves qui se succèdent contre la liberté de création et d’information ?
Pour se défendre, le camp de la démocratie doit réfléchir à la dialectique constante de l’argent et de l’État, chacun, à la fois, ayant ses mérites et portant ses menaces dans le domaine de la culture. Cela ne date pas d’hier. Voyez les propos de De Gaulle à son ministre Alain Peyrefitte en 1962 : « Le marché a du bon. Il oblige les gens à se dégourdir et il donne une prime aux meilleurs, mais en même temps il fabrique des injustices, il installe des monopoles, il favorise les tricheurs. Alors, ne soyez pas aveugle en face du marché. Il ne faut pas imaginer qu’il réglera tout seul les problèmes, il n’est pas au-dessus de la nation et de l’État : c’est l’État, c’est la nation qui doit surplomber le marché. » Une nouvelle réflexion sur les relations de l’argent et de l’État dans la culture s’impose, à partir de l’histoire de la presse, parce que le...
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