Pour porter au plateau les histoires des autres, les artistes jouent aux glaneurs. Parmi eux, la chorégraphe Gaëlle Bourges collecte, jusqu’à mi-avril, des petits mots d’habitants de Montreuil, interrogés sur ce qui leur manque.
«Les lucioles», «la révolution», «le soleil», «un sud de la France (mais de gauche !)», peut-on lire sur des petits mots, feutre bleu sur papier blanc, placardés aux murs du Théâtre Public de Montreuil (TPM). Comme autant de bulletins de vote poétiques, ces Post-it ont été glissés par des habitants dans des boîtes que la chorégraphe et artiste associée Gaëlle Bourges a installées dès la fin du mois de mars – au TPM lui-même, au cinéma le Méliès, à la librairie Libertalia, au centre de loisirs de la ville et au lycée Paul-Robert des Lilas. Dans le cadre de son quartier d’artiste au théâtre, elle a demandé aux autres : «Qu’est-ce qui vous manque ?»
Cette «récolte des manques» donnera lieu à un dépouillement complet le 10 avril en fin de journée et nourrira une performance prévue le lendemain mêlant texte, corps, musique et projection vidéo. Au plateau, danseurs professionnels et jeunes amateurs. «Peut-être qu’on va juste faire une ronde», s’amuse l’artiste à l’origine du projet participatif. Une première, pour elle.
«Prendre soin de faire quelque chose ensemble»
«Je trouve ça beau qu’on partage nos manques, souligne Gaëlle Bourges, à qui le théâtre de Montreuil propose une carte blanche ce mois-ci (elle y montre d’anciens spectacles et invite d’autres artistes et chercheuses). Mon travail se situe dans les virtuosités sensibles, très peu visibles. Les artistes sont des athlètes de la perception.» Mettre en commun une béance, un désir, donc, et imaginer une forme rituelle pour répondre collectivement à des carences récoltées sur quelques semaines. A la fin de la soirée, les petits mots pourraient être jetés au feu pour honorer ces doléances du public, souhaits ou regrets.
Ce sont ces mêmes petits grains de sable dans les rouages de l’existence qui motivent les volontaires à solliciter le comédien et metteur en scène David Geselson. Avec son projet de «lettres non écrites», il propose d’élaborer, pour les autres, des missives jamais parvenues à des êtres chers. Pour les nostalgiques, les enragés ou les éternels endeuillés…
«Beaucoup de gens victimes de violence viennent me voir. Il arrive qu’on se livre bien plus facilement à un inconnu dans un bar à 2 heures du matin qu’à son meilleur ami. Pour les gens, je suis un peu comme cet inconnu», commente Geselson. Le protocole est bien rodé : échange d’une trentaine de minutes autour du projet d’écriture, puis session de rédaction (en solo pour lui) pendant trois quarts d’heure de ladite lettre.
Une version amère du Grenier du siècle
«On prend soin de faire quelque chose ensemble, même si je ne suis pas soignant», insiste David Geselson. Avec l’accord du volontaire, le texte pourra intégrer le spectacle développé autour de ces consultations littéraires et être dit sur scène – cette année, les Bouffes du Nord ont programmé deux sessions du spectacle. Un passage au plateau pour «accueillir le poids de la parole l’autre» et «relier les maux des gens les uns aux autres». Les faire dialoguer par-delà les frontières, aussi...
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