Dans un entretien au « Monde », le chorégraphe de la Batsheva Dance Company, de passage à Paris où il a animé des ateliers de danse, explique la difficulté à continuer à pratiquer son métier dans le climat de guerre et le boycott dont sont victimes nombre d’artistes israéliens.
De passage à Paris, entre le jeudi 16 et le samedi 18 avril, l’artiste israélien Ohad Naharin, figure de premier plan du spectacle vivant et chorégraphe de la Batsheva Dance Company, basée à Tel-Aviv, a participé à une rencontre au Musée d’art et d’histoire du judaïsme (MAHJ), ainsi qu’au Théâtre national de la danse de Chaillot. Alors que la compagnie ne tourne presque plus depuis deux ans, il a donné, au Carreau du Temple, deux ateliers de « Gaga », son langage chorégraphique et moteur de recherche, aujourd’hui pratiqué dans le monde entier.
Vous êtes venu à Paris sur l’invitation du Musée d’art et d’histoire du judaïsme, qui présente une exposition sur la chorégraphe israélienne pionnière Noa Eshkol (1924-2007). Quelle place cette artiste tient-elle dans votre recherche ?
J’ai dédicacé mon spectacle Sadeh21 à Noa, mais je crois que je pourrais lui dédier tout mon travail, comme je le dédie à mes parents ou à mes grands-parents. J’admire profondément son approche du geste qui ne part pas d’un aspect performatif mais scientifique. Elle recherchait un mouvement multidimensionnel, dans ses dynamiques, ses rythmes, et avec très peu de moyens. Elle n’utilisait aucun costume, aucune musique à l’exception d’un métronome. Je l’ai rencontrée dans les années 1980. Elle m’avait invité à danser dans le cadre d’une convention autour de la notation chorégraphique. Elle m’a offert un raccourci pour mieux comprendre pourquoi et comment je voulais danser et chorégraphier.
A Paris, vous avez proposé deux ateliers de Gaga à quelque 200 danseurs professionnels et des amateurs, au Carreau du Temple. Alors que vous ne tournez quasiment plus depuis deux ans à l’étranger, Gaga est-il devenu un lien privilégié pour vous connecter avec les gens du monde entier ?
Ce qui arrive dans mon pays est horrible, mais on n’a pas besoin d’être dans une zone en guerre pour savoir que la vie est difficile. On peut vivre dans un endroit très calme à la campagne et pourtant être maltraité, malade… En dépit de tout ce qui arrive autour de moi, je peux continuer à partager Gaga et cela a toujours du sens pour les gens qui me rejoignent en studio. Il y a deux semaines, j’ai fait une classe de Gaga en ligne pour 750 personnes de 56 pays. J’étais dans le village où j’habite parfois, situé dans le nord d’Israël, près de la frontière avec le Liban, et j’entendais des bombes et je faisais la classe. Gaga ne résout pas les problèmes mais nous aide, je pense, à les affronter. Physiquement et émotionnellement, c’est ce que cela fait pour moi et j’aime partager cet outil.
Quelle place Gaga prend-il dans votre routine quotidienne ?
Je n’ai pas vraiment de routine, compte tenu de la situation actuelle. Je pratique Gaga chaque jour, seul, ou avec les danseurs. Cela m’aide à me soigner et me fait du bien. Je vieillis, deviens plus faible, et gère depuis quarante ans une blessure au dos irréversible. Gaga m’apprend, en quelque sorte, à faire plus avec moins. Pour moi, c’est une façon de vivre et pas de survivre. Survivre n’est pas assez. Je l’appelle une pratique d’art de vivre. On doit vivre. Chaque matin, je me réveille et je suis reconnaissant d’être en vie. J’ai des moments heureux, mais aussi beaucoup de tristesse et de colère sur ce qui se passe dans mon pays.
Comment avez-vous traversé ces dernières semaines ?
Depuis le début de la guerre avec l’Iran, nous avons dû suspendre les répétitions et nous contenter de quelques cours. Mais je continue ma recherche. En tant que chorégraphe, je viens de transmettre certains de mes spectacles en visio : Hora, au festival Context, à Moscou, et Minus 16, à la Scala de Milan. Je suis allé en revanche au Japon – ma femme est japonaise –, pour collaborer avec la Sadamatsu-Hamada Ballet Company, qui interprète ma pièce Decadance.
Alors que la compagnie Batsheva ne tourne quasiment plus à l’international, vous avez mis en place un plus grand nombre de représentations à Tel-Aviv. Cela permet-il d’équilibrer votre budget ?
En deux ans, la compagnie et l’ensemble de danseurs juniors ne sont sortis que cinq fois d’Israël. On a heureusement la chance d’avoir cette relation avec le public de Tel-Aviv, où nous présentons parfois deux ou trois fois par jour, au Suzanne Dellal Centre, ou dans notre studio, certains de nos spectacles. Et le public est là. L’important pour moi est de continuer à chercher. Je viens de mettre en scène une nouvelle pièce, Zo, et j’ai remonté trois de mes anciens spectacles. Cela me permet de les améliorer, car je n’ai jamais la sensation de vraiment finir mes pièces. Notre budget a subi une grosse baisse ces huit dernières semaines à cause de nombreuses annulations dues à la fermeture des théâtres en Israël.
Les tournées internationales vous manquent-elles ?
Elles manquent aux danseurs de la compagnie. Mais on a déjà de la chance de continuer à faire ce que l’on fait. Nous ne sommes pas des victimes. Si certains interprètes sur les 40 qui travaillent avec moi ont quitté la troupe pour retourner dans leur pays, nous avons toujours 50 % de danseurs israéliens et 50 % d’autres pays. Nous avons reçu 400 CV pour auditionner récemment. Je suis dévasté par ce qui se passe d’horrible chaque jour sous mes yeux. Ce que je désire vraiment, ce n’est pas de reprendre les tournées, mais de voir revenir la paix, la réconciliation, la fin de la violence.
Vous prenez régulièrement position contre le gouvernement de Benyamin Nétanyahou. On peut lire différentes déclarations parues dans les journaux israéliens sur le site de votre compagnie. Quel sens cet engagement prend-il ?
Les gens qui ont peur de parler contre le gouvernement ont souvent peur de perdre leur job, leurs revenus, leur bien-être… Personnellement, je n’ai pas peur de perdre mon travail. J’ai beaucoup de chance. Je peux trouver du travail en tant que chorégraphe indépendant partout dans le monde. Me taire me semble impossible. Si je le faisais, je me sentirais vraiment très mal. La politique est un mot vide et les politiciens sont...
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