La culture n’a pas à prouver son utilité, plaide le sociologue Alain Chenevez, dans une tribune au « Monde ». Il défend le besoin d’une politique publique de la création exigeante, mais qui ne doit pas s’excuser de ne pas être rentable.
La polémique récente autour de Canal+, du cinéma français et de Vincent Bolloré ne témoigne pas seulement de la fragilité du financement de la création. Elle pose une question plus profonde : pourquoi la culture publique est-elle devenue si difficile à défendre ?
Face aux coupes budgétaires des collectivités et à la précarité des artistes, la réponse habituelle reste comptable. Mais la crise actuelle n’est pas seulement une affaire de moyens : c’est une crise de justification. Au nom de quoi une démocratie doit-elle soutenir des œuvres, des institutions et des formes d’expression qui ne sont ni rentables, ni consensuelles, ni immédiatement utiles ?
Pendant des décennies, nous avons vécu sur des récits rassurants. Il y eut d’abord la démocratisation culturelle, censée émanciper en ouvrant les portes des musées et des théâtres. Ce projet fut considérable, mais il s’est heurté aux réalités sociologiques. Ouvrir une porte ne suffit pas à rendre légitime celui qui la franchit. Les inégalités ne tiennent pas seulement au prix des places, mais à des codes invisibles qui intimident et excluent.
A cette ambition a succédé l’aménagement du territoire. La culture est devenue levier de décentralisation et signature urbaine. Les friches se sont muées en tiers-lieux et les festivals en outils de rayonnement métropolitain. Les conquêtes furent réelles, mais un piège s’est refermé. A force de rendre les villes désirables pour ceux qui y passent, on a parfois oublié ceux qui y vivent, or défendre la culture publique, ce n’est pas défendre un supplément d’âme pour classes cultivées. Un territoire ne se juge pas à son attractivité. Il se juge à ce qu’il rend possible. Un atelier partagé, un lieu de répétition, un café associatif ou un espace culturel bricolé dans un quartier populaire ne sont pas des vitrines. Ce sont des lieux où l’on parle, apprend, transmet, conteste, raconte son histoire et rencontre d’autres mondes.
Enfin, le temps des industries culturelles et créatives est venu. Pour survivre, le secteur a adopté la langue managériale de l’époque. Ce discours peut aider à gagner une légitimité budgétaire, mais il fait perdre la bataille du sens. A force de s’armer des mots de l’entreprise et du management, la culture s’est enfermée dans l’évaluation permanente. Les plateformes ont prolongé ce mouvement. Elles captent l’attention, organisent la visibilité, puis rendent invisible ce qui demande du temps, comme une œuvre difficile, un auteur minoritaire ou un genre artistique fragile.
Car, lorsqu’on oblige la culture à se défendre sur le terrain de la performance, on oublie sa valeur propre. Elle ne vaut pas parce qu’elle produit de la richesse mesurable. Elle vaut parce qu’elle produit de l’attention, de la mémoire, de la dispute, du trouble, du festif, de la rencontre et du commun. Elle vaut aussi quand elle dérange. Une culture qui ne déçoit jamais personne est une culture qui a renoncé à quelque chose d’essentiel.
Rendre visible le marginal
Aujourd’hui, le monde culturel est pris en tenaille. D’un côté, une critique sociale lui reproche son entre-soi, ses formes héritées et son « impensé » bourgeois. De l’autre, une offensive utilitariste ou conservatrice instruit son procès en illégitimité autour d’une culture subventionnée, coûteuse, idéologique et coupée du peuple. Face à cela, les anciens mots d’ordre ne suffisent plus. Il faut changer de paradigme.
Il faut passer de l’accès à la reconnaissance. Une politique culturelle digne de ce nom ne peut plus se contenter d’amener des publics vers des formes déjà légitimées. Elle doit interroger quels récits ont droit de cité, quelles expériences restent disqualifiées car jugées trop ordinaires, trop locales ou trop minoritaires. Cela suppose d’accepter que la culture publique se fasse aussi avec les banlieues, les territoires ruraux, les diasporas et les marges. Non par simple représentation symbolique, mais parce que ces voix éprouvent ce que nous pouvons encore faire ensemble.
Il faut préférer l’habitabilité à l’attractivité. Dans un contexte de crise écologique et sociale, la culture ne peut être réduite aux...
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