À deux mois des municipales, les Biennales internationales du spectacle ont fait entendre des appels à « échapper au fatalisme », malgré les difficultés du secteur. Des élus et des syndicalistes ont interpellé les gauches, pour qu’elles musclent leur discours, alors que l’extrême droite a fait de la culture un de ses champs de bataille.
NantesNantes (Loire-Atlantique).– Le rendez-vous avait été donné à une extrémité de l’île de Nantes. Le cortège d’environ soixante-dix personnes a traversé au pas de course le parc de Beaulieu, jusqu’à la façade de l’hôtel de région, là où Christelle Morançais gouverne les Pays de la Loire depuis 2017. En quelques minutes, ces syndiqué·es de la culture ont recouvert l’entrée monumentale et le parvis de centaines d’affiches, pris·es dans le brouillard orange de leurs fumigènes.
Leurs mots d’ordre se découvrent : « On veut nous faire taire, mais nous sommes la rumeur », « On veut nous courber, mais nous sommes un droit », ou encore « On veut nous priver, mais nous sommes publics ». Le groupe finit par quitter les lieux dans une ambiance joyeuse, en appelant à la démission de cette élue Horizons qui, en 2025, a coupé pas moins de 72 % des subventions à la culture. Elle avait alors provoqué un séisme dans l’écosystème culturel nantais, et asphyxié de nombreuses petites structures qui peinent depuis à survivre.
L’action, jeudi 22 janvier au matin, s’est tenue en marge du deuxième jour des Biennales internationales du spectacle, les « BIS » de Nantes. Ce rendez-vous incontournable des professionnel·les du spectacle vivant – quelque 15 000 participant·es sur deux jours – était placé cette année sous « le signe de la résistance et de l’inspiration », selon les mots de son organisateur et patron de presse, Nicolas Marc. En ouverture, ce dernier a parlé de « l’édition sans doute la plus importante depuis 2004 », année de création des BIS : « Jamais la culture et le spectacle vivant n’auront été aussi attaqués. »
La présence au sein de la Cité des congrès de figures politiques de premier plan, du député François Ruffin (Picardie debout) à la patronne de la CGT, Sophie Binet, en passant par la maire de Nantes, Johanna Rolland (Parti socialiste), en campagne pour sa réélection, a confirmé l’importance du moment. À quelques semaines d’élections municipales décisives, aussi, pour le monde de la culture.
« Le financement des politiques culturelles est pris en charge à 70 % par les collectivités locales. Et dans ces 70 %, les trois quarts viennent des communes, a lancé Alexie Lorca, adjointe à la culture à la mairie de Montreuil (Seine-Saint-Denis) et l’une des vice-présidentes de la Fédération des collectivités pour la culture. L’élection municipale est l’élection du financement de la culture et du fait culturel, il faut bien l’avoir en tête ! »
Sans surprise, Christelle Morançais, qui a aussi supprimé la subvention de la région aux BIS, n’a pas été conviée. Tandis que Rachida Dati, sur le point de quitter son ministère et en campagne à Paris, n’a pas jugé nécessaire de faire le déplacement : Christopher Miles, directeur de la création artistique à la Rue de Valois, chargé de la remplacer, a été moqué par la salle, au moment de vanter la « force de caractère et la ténacité » de sa ministre dans les négociations budgétaires sur la culture. Un argumentaire d’autant plus périlleux que les syndicats, très remontés, viennent de découvrir les contours de la réforme d’un fonds de soutien à l’emploi culturel, décidée dans leur dos.
Face au risque de la déprime généralisée – « Je vous trouve très désespéré·es », a lancé l’écologiste Sandrine Rousseau mercredi en fin de matinée, jugeant que « le technofascisme n’a pas gagné en France, pas encore » –, des intervenant·es ont plaidé pour bâtir des alternatives. « Le tsunami est violent, mais ce qui nous rassemble ici est la conviction qu’il n’y a pas de fatalité », a martelé Sophie Binet, de la CGT, appelant à « sortir de formes d’entre-soi, pour reconstruire des alliances ».
Ligne optimiste
Dans le costume du bon élève, le président de la Bretagne, Loïg Chesnais-Girard (divers gauche), a exposé sa politique de sanctuarisation des budgets culture, critiquant en creux les choix de la présidente Morançais. « C’est le chemin que nous avons posé depuis que je suis [devenu] président [en 2017] et ce n’est pas le plus simple », a-t-il avancé, dans un contexte de tensions budgétaires, où les départements et régions servent souvent de variables d’ajustement pour les comptes publics de l’État.
« Je rappelle que la compétence culture reste facultative pour les collectivités, a poursuivi l’ancien socialiste. […] Dans mes échanges avec Bercy, c’est quelque chose que l’on me renvoie : on m’explique que j’ai suffisamment d’argent, puisque j’investis dans des choses qui ne sont même pas obligatoires… » Et Loïg Chesnais-Girard de plaider, sous les applaudissements de la salle, pour que la culture devienne une « compétence obligatoire des communes, des départements et des régions ». « Il faut le faire maintenant, pas en 2028 ou 2029, si vous voyez ce que je veux dire », a-t-il encore mis en garde, en référence à la progression du Rassemblement national (RN).
S’exprimant dans un espace des BIS dont le titre en disait long sur l’ambiance (« À quoi bon ? Carte blanche contre la résignation »), Joris Mathieu, coprésident du Syndicat national des entreprises artistiques et culturelles (Syndeac), a lui aussi tenté de tenir une ligne optimiste. « Essayons d’échapper au fatalisme, qui voudrait que la bataille [soit] perdue d’avance, a-t-il proposé. Si l’on est attaqués, c’est bien que l’on représente un danger pour le système, qui a peur de disparaître : il faut croire dans la force que l’on représente. »
Et le metteur en scène et syndicaliste de rappeler la victoire obtenue devant la justice en octobre, qui a obligé la région Auvergne-Rhône-Alpes de Laurent Wauquiez à verser à un théâtre la subvention qu’elle avait supprimée. Plusieurs ateliers étaient consacrés, aussi, à la manière de repenser, en réaction à l’ampleur des coupes, « un nouvel acte de la décentralisation culturelle », à l’instar du livre blanc publié pour l’occasion par l’Observatoire des politiques culturelles. D’autres ont insisté sur la nécessaire convergence des luttes, invitant à porter des actions avec d’autres services publics menacés, dans la santé ou la justice.
Au-delà du choc des coupes budgétaires, en particulier dans les Pays de la Loire, la manifestation nantaise fut aussi l’occasion de prendre acte d’un mouvement de fond, plus structurel : la politique culturelle et les subventions à la création ne font plus consensus. « Ce consensus est fragilisé, émietté », a observé Christopher Miles, appelant à un « débat républicain » sur le sujet en vue de la prochaine présidentielle.
Dans son intervention, Vincent Guillon, de l’Observatoire des politiques culturelles, a fait le parallèle entre le backlash qui touche l’écologie depuis...
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