L’autrice d’une enquête sur la plateforme de streaming, souligne, dans un entretien au « Monde », à quel point l’application cherche à amener ses utilisateurs vers des musiques sans grande valeur, écoutées de façon passive.
Journaliste et critique musicale, Liz Pelly contribue, entre autres, au quotidien britannique The Guardian, au mensuel américain Rolling Stone et au site Pitchfork. Fruit d’une longue enquête, son ouvrage La Machine Spotify. La marchandisation de la musique à l’ère du streaming (Actes Sud, 384 pages, 21,50 euros, numérique 15,99 euros), revient sur l’écoute en flux et sur son incidence sur la musique.
A ses débuts, en 2008, la plateforme musicale Spotify s’est présentée comme la solution miracle au piratage. Vous affirmez, pourtant, que les problèmes d’une industrie « ultracapitaliste » n’ont jamais été réglés pour les artistes indépendants et les auditeurs. Pourquoi ce constat d’échec ?
Spotify affirmait, en effet, qu’il allait réduire le pouvoir des grandes maisons de disques et des stations de radio commerciales en permettant à chacun de diffuser sa musique. Mais, comme d’autres plateformes apparues à l’époque, Spotify a voulu rapidement élargir sa base d’utilisateurs, abandonnant ses idéaux, pour se mettre au service de l’industrie musicale.
Le streaming, désormais omniprésent, a totalement dépouillé les artistes du pouvoir offert par Internet de fixer un prix à leur travail. Spotify a enfermé les fans dans ces systèmes de diffusion et explique maintenant aux artistes qu’il faut payer pour faire connaître leur musique et accéder au public.
Dès le départ, l’entreprise a accordé des parts de son capital aux majors en échange de leurs catalogues. Cette alliance originelle n’a-t-elle pas créé un système structurellement biaisé, au détriment des labels indépendants ?
On peut appliquer ce constat à l’ensemble des plateformes de streaming, qu’il s’agisse de Spotify, d’Apple, d’Amazon, de Qobuz, de Deezer ou de Tidal. Chacune, si elle veut proposer presque n’importe quelle chanson au monde, doit impérativement passer des accords avec les majors [Universal Music, Sony, Warner]. Celles-ci détiennent les droits de la plus grande partie de la musique populaire. Le streaming en est donc venu à demander aux artistes indépendants de se conformer à un modèle façonné, dans l’ensemble, au profit des majors.
Vous démontrez comment Spotify, son interface et ses algorithmes ont appauvri la curiosité des auditeurs pour faire d’eux des utilisateurs passifs…
Si vous êtes un mélomane avide de découvertes, je ne pense pas qu’un service de streaming puisse automatiquement vous transformer en un auditeur dépourvu de curiosité. Mais une chose est sûre, tout l’écosystème des playlists est défini de manière à réduire l’effort cognitif de l’utilisateur. Bien souvent, les gens écoutent de la musique tout en faisant autre chose : ils travaillent, révisent leurs cours… Ces plateformes ont été pensées pour ce type d’écoute. Nous ouvrir à de nouvelles musiques n’est pas la priorité.
En quoi l’écoute passive est-elle plus rémunératrice pour l’entreprise ?
Spotify gagne de l’argent principalement avec les abonnements, et un peu avec la publicité. L’écoute passive permet de prolonger la durée d’écoute, et donc d’augmenter les revenus publicitaires. En se fondant sur les données d’un utilisateur, Spotify peut lui recommander de la musique qu’il est susceptible de laisser en fond sonore, sans zapper. Ce qui permet à la plateforme de collecter plus de données sur l’auditeur et de les revendre par la suite.
La recommandation de musique, de playlists, de podcasts ou de livres audio qui correspondent au profil de chaque utilisateur permet d’ancrer l’application dans son quotidien. Ce sera bientôt tellement intégré à ses habitudes qu’il sera beaucoup moins enclin à résilier son abonnement. Cet affinement de la recommandation de contenus, pour retenir les auditeurs, répond donc à ces deux objectifs commerciaux. La musique est gérée comme une marchandise.
L’une des révélations frappantes de votre livre, c’est que Spotify veut non seulement garder les usagers captifs, mais aussi les rediriger vers des œuvres dont elle a obtenu les droits à moindres frais. Tout cela se fait au détriment de la rémunération des artistes…
Deux orientations internes de Spotify illustrent cette stratégie de réduction des coûts. Le Perfect Fit Content [« contenu parfaitement adapté »] est un projet visant à...
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