Déploration mélancolique de la perte de pouvoir intellectuel, artistique et médiatique de la gauche, dévastée par Vincent Bolloré.
Nous sommes les souverains d’un charmant royaume qui tremble sur ses bases, les résidents d’une belle république en voie de dissolution, les partisans d’une juste cause bientôt perdue. Les coups sont rudes qui mettent à mal l’écosystème du progressisme intellectuel où nous avons pris nos aises. Les subventions y ruissellent moins que les populistes ne le clament et chacun n’y fait pas forcément ses quatre volontés créatrices. Les positions n’y sont pas aussi instituées que nos détracteurs le pensent, tant il y a des descentes en flamme et des retours à meilleure fortune.
Quant aux algarades entre amis, elles sentent aussi la poudre et laissent des estafilades sur les ego et des bleus à l’âme. Mais la bonne conscience nous est un mol édredon et la satisfaction de jouir d’une liberté peu surveillée nous fait le cœur content.
Aujourd’hui, personne ne sait si le RN prendra l’Elysée en 2027, mais il est évident que le chamboulement culturel est en cours et que nous allons en pâtir. Presse, édition et cinéma, Vincent Bolloré étend son empire, impose sa loi et dresse ses listes noires.
Le propriétaire réactionnaire se contrefout de perdre des millions tant qu’il peut étendre son influence idéologique et imposer son hégémonie structurelle. Dans son combat civilisationnel, il exécute sans sommation qui lui résiste.
Le cinéma attaqué. Nous sommes fiers de l’exception cinématographique française. Le spectateur et l’abonné cotisent, le CNC répartit la manne collectée et Canal + préachète les œuvres pour les diffuser précocement. Nous sommes heureux de la variété de l’offre, satisfaits que les salles restent ouvertes et ravis que la notion d’ «art et essai» ait survécu.
Nous pensions que ce serait les plateformes numériques qui mettraient à mal ce petit paradis hexagonal, avant que l’IA ne numérote les abattis de cette jolie folie et que les avatars ne déchiquettent les entrailles de leurs modèles humains. Et voici que la querelle se règle à l’ancienne.
Vexé d’être attaqué frontalement sur ses options politiques, ses velléités monopolistiques et ses stratégies de concentration, Bolloré cogne sur quelques-uns des nôtres, acteurs, réalisateurs et techniciens qui ont pétitionné gaillardement contre lui dans ce journal. Furibard, le milliardaire se réinvente en sénateur McCarthy, chassant les sorcières et promettant de mettre la misère aux intermittents et autres déviants.
La brutalité de cette réaction nous a fait tomber de l’armoire, tant nous étions habitués à l’hypocrisie diplomatique des forces de l’argent, faisant mille courbettes devant la liberté de création et s’inclinant platement devant les contraintes démocratiques.
Pire, malgré son changement d’actionnaire, nous conservions à Canal + un attachement nostalgique, tant les bonnes réputations durent longtemps. Nous aurions dû remarquer que Vincent Bolloré et Maxime Saada ont la mémoire longue et la rancune tenace.
Il n’est qu’à voir leur façon de renvoyer dans ses buts la Ligue 1 qui, un temps, leur a fait faux bond avant de tenter de revenir dans le giron de la chaîne cryptée et de se faire claquer le beignet.
Le service public en voie de dislocation. Par affection de longue durée et conviction théorique, nous sommes attachés au service public. Et ce d’autant plus que celui-ci offre une place de choix à nos idées, à nos idéaux et à notre idéalisme, et tant pis si cela se fait parfois au prix d’un moralisme effarouché et d’une sensiblerie exagérée. Il est fini le...
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