Pour André Fertier, essayiste, président de Cemaforre (pôle européen de l'accessibilité culturelle), le débat sur la décentralisation culturelle ne peut pas faire l'impasse sur l'inclusion, dans les politiques culturelles, des personnes handicapées, dépendantes ou en grande précarité. Elles sont pourtant absentes du livre blanc de la décentralisation culturelle.
Le Livre blanc de la décentralisation culturelle (publié par l’ Observatoire des politiques culturelles en janvier 2026, et enrichi en mars) offre un panorama précieux de diagnostics, de questionnements et de propositions inspirantes. Il est le fruit de contributions d’associations, de fédérations d’élu·es territoriaux et de professionnel·les, en lien avec l’Observatoire des politiques culturelles. Sa lecture attentive révèle néanmoins des impensés manifestement partagés par tous les contributeurs qui invitent à la réflexion.
Au fil de ses 280 pages, ce livre blanc présente une revue très large des populations concernées : « publics familiaux, de tous âges, petite enfance, jeunesse, scolaires, étudiants, professionnels, techniciens, artistes, enseignants, élus, bénévoles, publics éloignés, publics empêchés, habitants des territoires ». Pourtant, deux catégories majeures en sont absentes : aucune des 42 organisations contributrices, toutes de portée nationale, aucune ne nomme explicitement les personnes âgées, dont celles en manque d’autonomie, ni les personnes en situation de handicap.
Certes, à lire entre les lignes, on pourrait considérer que ces populations ne sont pas totalement absentes des préoccupations des rédacteurs. Mais comment espérer voir un jour traitées les graves atteintes aux droits culturels — individuelles et collectives — subies par ces populations vulnérables, si celles-ci ne sont même pas nommées par les responsables des politiques et des actions culturelles, si elles demeurent invisibles jusque dans leurs éléments de langage ? Par-delà le développement de magnifiques projets, l’existence de situations d’exclusion culturelle absolues, (ECA), de personnes n’ayant accès à aucune nourriture culturelle, à aucune activités, isolées entre les grilles de leur lit ou immobilisées dans un fauteuil, va-t-elle perdurer encore longtemps ?
Les enjeux relatifs au respect des droits culturels de ces personnes sont pourtant considérables, pour leur dignité comme pour celle de la France. De plus, leurs conditions de vie et certaines perspectives annoncées ne devraient-elles pas conduire à les prioriser plutôt qu’à les oublier ? Le baromètre 2025 des Petits Frères des Pauvres indique 750 000 personnes âgées en situation de « mort sociale » et, en 2030, selon l’INSEE, la France comptera près de 3 millions de personnes âgées en manque d’autonomie. Quant au handicap, il constitue, selon le Défenseur des droits, le premier motif de discrimination en France et concerne environ 12 millions de personnes.
Certes, les termes « Ehpad » et « handicap » apparaissent dans les 280 pages de ce document, mais respectivement seulement deux fois. Ces occurrences absolument dérisoires ne sauraient masquer une absence de nature structurelle : celle de tout l’écosystème du handicap, du grand âge et de l’autonomie qui conditionne au quotidien notamment les possibilités de participation à la vie culturelle pour ces millions de citoyennes et citoyens. Ni les politiques du handicap, de l’autonomie ou des solidarités, ni la Commission nationale culture et handicap ou la convention culture et santé, ni les institutions telles que les Agences régionales de santé (ARS), les Maisons départementales des personnes handicapées (MDPH) ou les Maisons départementales de l’autonomie (MDA) ne sont mentionnées, pas plus que les Conseils départementaux de la citoyenneté et de l’autonomie (CDCA). Et le secteur médico-social, soit 1,7 million de professionnels, n’est jamais cité, pas plus que des associations représentatives de ces populations. Pourtant, peut-on concevoir une politique de décentralisation culturelle inclusive sans prendre en considération ces données ? Comment des projets culturels de territoire définis avec de tels impensés pourraient-ils être réellement inclusifs ?
Et d’autres angles morts apparaissent dans ce livre blanc. Ainsi, alors que des millions de personnes ne peuvent que rarement sortir de leur lieu de vie — institution ou domicile privé —, la question des modalités organisationnelles permettant d’appliquer les principes fondamentaux du service public de la culture (continuité, adaptabilité, mutabilité), afin d’en garantir l’égal accès, n’est jamais abordée.
Dans le prolongement de cette problématique — voire à son origine —, le concept de citoyenneté culturelle n’est jamais mobilisé. Ces constats invitent in fine à une interrogation de fond : quel modèle culturel français est envisagé lorsque les principaux acteurs du secteur culturel semblent partager de tels impensés ? Ces impensés traduisent, entre autres, un déficit d’acculturation à des enjeux éthiques, politiques et juridiques cruciaux, et à des dispositifs essentiels. Ce déficit appelle des réponses en termes de formation, de concertation et de coopération intersectorielle.
Dans ce livre blanc, l’association France urbaine déclare : « il faudrait construire un nouveau récit collectif… ». Pour ma part, je préconise l’élaboration d’un récit national reconnaissant, dans son prologue les failles systémiques du modèle culturel français, un récit ouvrant la
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