Aussi appelés «in the round», les shows immersifs avec une scène centrale se multiplient un peu partout dans le monde. Derrière une tendance à vouloir abolir la frontière entre le public et les artistes s'imposent de vrais enjeux économiques. Décryptage.
Dans la salle, les cris assourdissants évoquent un mouvement de foule. Quatre musiciens traversent un public frénétique de 8.000 personnes réparties autour d'une scène carrée. Le batteur constate que son podium a été disposé dos aux autres musiciens et doit retourner lui-même son instrument. Après deux petites minutes de flottement, le concert peut commencer. Nous sommes le 11 février 1964 et le groupe au cœur du chaudron se nomme The Beatles. Au Washington Coliseum, une ancienne salle de sport équipée d'un ring de lutte réaménagée en scène, située dans la capitale fédérale des États-Unis, ils donnent leur premier concert outre-Atlantique.
Loin des shows actuels millimétrés, cette étonnante séquence rappelle que les quatre garçons dans le vent furent parmi les premiers groupes de rock connus à se produire sur une scène centrale et à être filmés. Cette configuration, héritée du cirque et de sports comme la boxe, existait déjà dans le jazz ou les revues, dès les années 1940. À défaut de scène rotative, les Beatles durent s'interrompre à quatre reprises pour se tourner vers chaque coin de la salle, de manière à être vus par toute l'assemblée du Washington Coliseum. Ils ne réitéreront jamais l'expérience.
De nombreuses stars s'essaieront à leur tour à ce format évoquant un «ring musical» et appelé en anglais «in the round», un terme venu du théâtre lorsque la scène y est circulaire, «en rond» comme son nom l'indique littéralement. On peut citer Elvis Presley, avec son «Comeback Special» télévisé et enregistré dans les studios de la NBC à Burbank (Californie) en juin 1968 –l'ancêtre de l'émission «MTV Unplugged»– ou encore Frank Sinatra et sa série de concerts orchestraux donnés en octobre 1974 dans le mythique Madison Square Garden, à New York, où le crooner parade seul en scène («Sinatra – The Main Event»).
Un format taillé pour les stades et les arénas
Dans les décennies suivantes, des shows de plus en plus immersifs se développent dans le gigantisme des grandes salles et des stades, avec les poids lourds de l'industrie musicale: de Yes dès 1978, à Def Leppard en 1987-1988, des Rolling Stones à partir de 1997, à U2 au XXIe siècle. Conçu pour les stades de foot, le «U2 360° Tour» explose les records d'affluence de l'époque, entre juin 2009 et juillet 2011, avec une scène centrale surmontée d'une armature en forme de griffe –du genre machine attrape-peluche– d'un goût douteux.
Après avoir assuré certaines premières parties de la tournée des Irlandais, Muse et Arcade Fire reproduisent l'expérience en arénas dans les années 2010. «Dans ce type de salles, l'intérêt financier est énorme. En exploitant l'intégralité des gradins, on augmente nettement le nombre de places assises aux tarifs plus élevés», souligne Samuel Capus, directeur associé de l'entreprise Bleu Citron, qui produit des festivals dans le sud-ouest de la France (Pause Guitare à Albi ou le Rose Festival à Toulouse) et monte des tournées.
On peut tabler sur une augmentation moyenne de 15% de la jauge des salles équipées d'une scène démontable et de gradins à 360 degrés, estime Arnaud Millard, directeur programmation et billetterie chez Paris Entertainment Company, notamment chargée de l'exploitation de l'Accor Arena. Cette optimisation est cependant faite en fonction de la taille des scènes: entre l'immense plateforme rectangulaire épurée du show gigantesque de Billie Eilish en 2024 et 2025 («Hit Me Hard and Soft: The Tour») et l'octogone resserré imaginé par Radiohead pour sa tournée européenne des arénas en novembre et décembre 2025, l'espace sacrifié en fosse varie beaucoup.
Comme dans un club ou un studio
À l'O2 Arena de Londres, du 21 au 25 novembre dernier, le record d'affluence fixé par Metallica en 2017 a été battu quatre soirs de suite par Radiohead, avec un pic à 22.355 spectateurs (contre maximum 20.000 en temps normal) et plus de 90.000 places vendues. Faut-il en déduire que si le groupe de rock britannique repartait en tournée, ce serait dans le même format? Arnaud Millard n'en mettrait pas sa main au feu: «La plupart des artistes qui peuvent se le permettre alternent entre un dispositif frontal classique et le 360 degrés, un choix artistique duplicable uniquement en arénas et comportant de fortes contraintes techniques.»
Si «la qualité du son omnidirectionnel dépend surtout de l'expérience des salles», dixit Samuel Capus, visuellement, tout est fait pour que le public en profite. Directeur artistique de la dernière tournée de Radiohead, Sean Evans l'a confirmé dans une interview accordée au média spécialisé TPI Magazine: «J'aime l'idée que les places assises les moins chères offrent la meilleure vue d'ensemble. […] J'adore [aussi] partir d'un design à l'échelle d'une aréna et le rendre intime pour créer une vraie expérience collective.»
En immergeant les membres de Radiohead dans la foule et en s'inspirant de leur session live «From the Basement», filmée au studio The Hospital Club, à Londres, en avril 2008, Sean Evans a voulu «donner l'impression au public de passer un moment en studio avec le groupe». Effet garanti.
Même les festivals se mettent au 360 degrés
C'est en assistant à un concert d'Indochine au cours de son «Central Tour» (été 2022) que Ludovic Larbodie, patron et fondateur du festival Garorock, a eu le déclic pour son événement qui se déroule chaque année au début du mois de juillet à Marmande (Lot-et-Garonne). Depuis la dernière édition en 2025, Garorock a mis en place une nouvelle scène centrale 100% electro, à 360 degrés et rotative autour de laquelle peuvent s'ambiancer près de 20.000 personnes jusqu'à 4h du matin.
«Je voulais que ce soit spectaculaire et que ça nous différencie des autres festivals», justifie Ludovic Larbodie. Ce parti pris a un coût: l'enveloppe totale est de 150.000 euros pour...
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