Les musiciens qui interviennent dans les prisons françaises témoignent de l’importance de ces programmes dans le processus de réinsertion des détenus mais aussi des dures conditions d’incarcération.
«Leurs textes, qui parlaient de leur passé, de leurs galères, de leur quotidien en détention, étaient hyper touchants.» Alice Courteille, alias Argalouve, est une rappeuse militante basée à Rennes. Fin 2023, à l’initiative du festival les Transmusicales et de la salle de concerts l’Antipode, elle animait un atelier d’écriture au centre pénitentiaire de Rennes-Vezin-le-Coquet. Des quatre séances proposées à la dizaine de détenus sont sortis des textes forts, mis en musique en parallèle par le groupe Hanry qui participait également au projet. Lors de la restitution, certains détenus ont chanté/rappé pour la première fois. Un sacré challenge ! «Ce genre d’action culturelle est important car il permet d’offrir un espace d’expression aux détenus et participe à la trajectoire de réinsertion de chacun d’entre eux», se réjouit Argalouve.
Comme la rappeuse, un grand nombre de musiciens se rendent chaque année dans les prisons françaises. Certains sont investis dans des projets de création de musique ou d’écriture de textes. Beaucoup y vont aussi pour donner des concerts, souvent autour de la Fête de la Musique ou en marge d’un festival. C’est le cas du violoniste Nicolas Dautricourt. A l’invitation d’un festival dans le Périgord, il a donné deux concerts en petite formation au centre de détention de Mauzac, en Dordogne, à la fin des années 2010. Plus récemment, en marge du festival Lisztomania, il a joué en solo à la maison centrale de Saint-Maur, en périphérie de Châteauroux. «Contrairement à Mauzac, on sent que dans cette prison de Saint-Maur nous avons affaire à des profils de détenus plus lourds. La sécurité est d’autant plus imposante.»
Stress et claustrophobie
Développer une activité artistique dans une prison n’est, évidemment, pas un acte anodin. L’univers carcéral nourrit beaucoup d’imagination et peut faire peur. Ce que confesse Andréa Schindler : «Quand on ne connaît pas l’intérieur d’une prison, on se dit qu’il y a des personnes dangereuses et cela peut générer de l’appréhension.» Avec son groupe Call of the Trees, la chanteuse a donné un concert au centre pénitentiaire de Villefranche-sur-Saône, puis elle a mené un projet avec le guitariste de son groupe Amour Tempête au centre pénitentiaire de Lille-Annœullin. Pour les musiciens, cette plongée dans l’inconnu génère beaucoup de questions. «J’étais intimidé, concède Nicolas Dautricourt. Ce n’est pas tous les jours qu’on croise des détenus, des personnes qui ont eu un parcours de vie différent de nous. Pourquoi étaient-ils incarcérés ? Comment allaient-ils se comporter ? Et comment moi j’allais être avec eux ?» Cette forme de stress peut être renforcée par l’infrastructure carcérale et par les contraintes liées à ces endroits sécurisés. «La première fois qu’on va en prison, c’est très impressionnant, raconte Argalouve. Il y a un contrôle d’identité, un portique de sécurité, une dizaine de portes ou de grilles à passer pour rejoindre la salle où on travaille. Parfois, on peut être bloqué devant une porte pendant plusieurs minutes. Les couloirs sont longs. On te donne une alarme, un petit boîtier que tu portes sur toi et que tu peux activer s’il y a un danger avec un détenu.»
Johanne Cassar, chanteuse lyrique, témoigne elle aussi d’une sensation de malaise qui a accompagné ses interventions dans des établissements de la banlieue parisienne (Fresnes, Fleury-Mérogis, Versailles, Bois-d’Arcy, etc.). «Ce qui m’a tout de suite marquée ce sont les conditions difficiles d’incarcération. J’ai trouvé cet univers extrêmement dur, dans des bâtiments souvent dégradés. Des lieux bruyants également dans lesquels on peut ressentir parfois de la claustrophobie.» Depuis 2020, le programme «Empreinte Musicale» qu’elle coordonne invite des musiciens classiques, des chanteurs lyriques, des ensembles (dont l’Orchestre philharmonique de Radio France) dans des actions ou des concerts en détention. «Malgré la dureté de l’incarcération, reprend Johanne Cassar, j’ai ressenti aussi une solidarité, une entraide, une compassion entre les détenus que je venais initier au chant.» Au programme, «des tubes de l’opéra» : des airs de Carmen (Bizet), la Damnation de Faust (Berlioz), Porgy and Bess (Gershwin) ou de la Traviata (Verdi). «Certains détenus n’avaient jamais chanté de leur vie et ils ne connaissaient absolument pas le répertoire lyrique. Je me souviens même d’avoir parlé une fois de Mozart et les détenus n’avaient jamais entendu parler de lui.»
Une goutte d’eau dans le budget
Une grande variété de genres musicaux est représentée dans les interventions (rap, rock, classique, jazz, electro, etc.), avec des projets soutenus par des festivals ou des salles de concerts, par la Sacem (programme «In Situ – créations musicales : justice, santé et handicap»), par différentes associations ou fondations (comme la Fondation Meyer). Cet investissement, financier et humain, de différentes structures complètent les budgets alloués par le ministère de la Culture (dispositif «Culture Justice») et par le ministère de la Justice. Pour ce dernier, le budget annuel aux activités socio-éducatives en détention est de 41 millions d’euros. Une goutte d’eau (0,008 %) dans le budget global alloué à...
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