L’artiste se produit actuellement au théâtre et entame à l’été 2026 une tournée de cinquante-huit dates. Face aux accusations de violences sexuelles le visant, de nombreux organisateurs sont tiraillés entre enjeux moraux, réputationnels et économiques.
« Une« Une chienlit », c’est en ces termes que Pascal Riehl, coorganisateur du festival Les Alpagas bleus à Saverne (Bas-Rhin), décrit à Mediapart la situation à laquelle il fait face aujourd’hui. En cause : la programmation le 18 juillet d’un concert de Patrick Bruel dans le cadre majestueux du château des Rohan.
Le célèbre chanteur est accusé par quatorze femmes de violences sexuelles et trois enquêtes judiciaires sont en cours (deux en France, une en Belgique) ; des accusations qu’il conteste et pour lesquelles il est présumé innocent.
L’artiste prévoit de maintenir sa tournée anniversaire de cinquante-huit dates dans quarante-huit villes et quatre pays pour les 35 ans de son album Alors Regarde. Une pétition, lancée par le collectif Salon féministe et soutenue par une cinquantaine d’artistes et associations, demande l’annulation des concerts. Elle a recueilli plus de 9 000 signatures.
D’autres collectifs féministes ont annoncé des rassemblements de protestation si les concerts de Patrick Bruel n’étaient pas déprogrammés, par exemple au festival Grandes Marées de Jullouville (Manche) ou au zénith de Nancy (Meurthe-et-Moselle). Le débat est désormais public et les organisateurs et organisatrices d’événements cherchent la réponse à y apporter.
Un difficile arbitrage
« C’est vraiment dommage. On a un festival qui a la réputation d’être extrêmement convivial et familial. Toute cette affaire est en contradiction complète avec les valeurs qu’on a envie de défendre », estime Pascal Riehl, tout en affirmant qu’une annulation de sa part signifierait « une hécatombe économique », voire « la mort du festival ». « Aucun contrat ne prévoit ce cas de figure, il n’y a rien qui nous permette de nous désengager du contrat qui nous lie à l’artiste. » Cela coûterait « plusieurs dizaines de milliers d’euros » selon l’organisateur, qui évoque une situation « inédite » pour le jeune festival.
Le directeur du festival Grandes Marées, Pierre Betton, a lui aussi indiqué à l’AFP qu’une annulation représenterait « une journée en moins, peut-être même la faillite du festival ». S’il affirme « partager la cause » de la lutte contre les violences sexuelles, il explique qu’« on n’annule pas un artiste comme ça », qu’« il y a un contrat ».
Ils et elles sont plusieurs, comme eux, à tenter d’arbitrer entre principes moraux, image publique de leur événement et conséquences économiques d’une déprogrammation. Peu acceptent toutefois de répondre aux demandes d’interview, et plusieurs renvoient Mediapart vers 14 Productions, la société de l’artiste, qui chercherait, selon nos informations, à adopter une stratégie coordonnée de communication. Contactée, elle n’a pas souhaité nous répondre.
À Saint-Laurent-du-Var (Alpes-Maritimes), c’est un des partenaires, le centre commercial Cap 3000, qui a décidé « de ne pas être associé à la programmation du concert de Patrick Bruel », prévu dans le cadre du Beach Sport Festival. La municipalité, chargée de l’événement, fait savoir qu’« elle a engagé et poursuivra les échanges nécessaires avec l’ensemble des parties prenantes : les associations féministes, l’artiste ainsi que son tourneur ». « Soucieuse d’agir avec discernement, la ville se donne le temps de ces échanges et de l’analyse de la situation avant toute décision éventuelle », ajoute-t-elle.
Une porte de sortie : l’annulation de l’artiste
Plusieurs organisateurs nous indiquent attendre désormais une prise de parole de l’artiste, voire une annulation de sa part qui pourrait constituer pour eux une porte de sortie moins onéreuse. « Mais il faudrait que cette décision intervienne maintenant. Il faudrait que l’artiste se positionne et qu’il n’attende pas le dernier moment », note Pascal Riehl.
Cette éventualité reste toutefois hautement improbable aux yeux de Jean-Michel Aubry Journet, éditeur musical et cofondateur du collectif #MusicToo, qui lutte contre les violences sexistes et sexuelles dans l’industrie musicale : « On connaît les délais de la justice et Patrick Bruel va s’en prévaloir. S’il est mis en examen, il dira qu’il n’a pas été condamné. Il peut encore tourner pendant trois ans tranquillement, donc je ne vois pas pourquoi il déciderait d’annuler sa tournée. Ce serait presque un aveu de culpabilité s’il le faisait. »
Est-ce à dire que les organisateurs et organisatrices sont condamné·es à l’inaction ? « Non, je ne pense pas. En 2023, le Cabaret vert, à Charleville-Mézières, a déprogrammé Lomepal [le rappeur était visé par une enquête pour viols, classée en 2025 – ndlr]. Ils ont dû le payer mais ils étaient droits dans leurs bottes, ils ont respecté les valeurs de leurs équipes », estime Jean-Michel Aubry Journet, qui rappelle que Patrick Bruel avait déjà fait l’objet d’accusations de plusieurs femmes en 2019 (classées sans suite en 2020).
Quant aux festivals de taille plus modeste, « il faut qu’ils se retournent vers les puissances publiques et les partenaires qui les financent, qu’ils voient avec eux et leurs assurances comment traverser l’orage sans y laisser des plumes en termes d’image et de réputation, poursuit le cofondateur de #MusicToo. Car imaginons que Patrick Bruel soit mis en examen entre-temps. Il y a un moment où, éthiquement, ça ne sera plus tenable ».
"Seule l’absence du public peut faire annuler des dates."
Jean-Michel Aubry Journet, cofondateur du collectif #MusicToo
Face à ces enjeux, une autre piste de réflexion est celle de la contextualisation : organiser un débat, une prise de parole, une projection ou d’autres événements pour ne pas passer sous silence la question des violences sexistes et sexuelles. Pascal Riehl indique y réfléchir avec ses équipes, sans avoir encore tranché la forme que pourrait prendre cette...
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