Le directeur de Chaillot-Théâtre national de la danse depuis 2021 dresse, dans un entretien au « Monde », le bilan de ses cinq premières années à la tête de l’établissement parisien.
Avec une quarantaine de spectacles à son actif en quarante ans de travail, le chorégraphe, qui dirige depuis 2021 Chaillot-Théâtre national de la danse, à Paris, revient sur son parcours et pose la danse comme moteur de rencontres.
Quel bilan de ces cinq ans de direction à Chaillot-Théâtre national de la danse ?
Un centre de gravité a glissé dans ma vie. Etre artiste indépendant et se mettre au service d’un projet centenaire comme celui de Chaillot sont deux fonctions totalement différentes. Quand j’ai rejoint Chaillot, je me suis demandé quelle brique je peux apporter à un édifice comme celui-là et comment la danse peut contribuer ou être mise au service de l’ADN d’un établissement de cette envergure. Son ADN, c’est quoi ? C’est faire converger des peuples et des savoirs et ce, depuis le début avec les Expositions universelles, puis la Déclaration universelle des droits de l’homme, en 1948. En devenant un théâtre, ce lieu a d’emblée porté une ambition démocratique et incarné l’inclusion sociale. Dans ce contexte, la danse, deuxième pratique amateur après le foot chez les jeunes, est un levier énorme. Et nous avons donc cherché à faire converger des mondes à travers la danse en la reliant avec la mode, le design… Ne pas être seulement un théâtre qui présente des spectacles mais qui crée des liens.
En tant que première institution nationale dédiée à la danse, comment abordez-vous les difficultés économiques du secteur chorégraphique ?
Chaillot est le seul théâtre national de la danse en France. Nous avons une responsabilité de générosité pour répondre à 360 degrés à toutes les esthétiques. Le secteur chorégraphique traverse aujourd’hui une période de grande fragilité malgré son rayonnement artistique. Les compagnies, en particulier indépendantes, font face à des contraintes économiques sévères : subventions publiques limitées, coût croissant des productions… La diffusion des œuvres devient complexe, avec moins de représentations, des tournées difficiles… Il s’agit pour Chaillot, qui défend une programmation éclectique, de développer encore plus ses ressources, de trouver de nouveaux moyens, notamment à travers le mécénat, pour continuer à soutenir les artistes.
Depuis quelques années, le théâtre change de fonction ou en arbore plusieurs. La revendication d’un théâtre-maison pour les gens est-elle au cœur de votre projet ?
On ne peut plus aujourd’hui évaluer une salle de spectacles uniquement par rapport aux œuvres qu’elle propose. J’ai d’emblée souhaité que Chaillot soit un théâtre de l’hospitalité et de la diversité. La diversité n’est pas un objectif, mais la réalité qui nous entoure au quotidien. Notre travail est donc de composer avec cette culture française stratifiée et de réussir à donner de la place à tout le monde. Et quand je dis hospitalité, ce n’est pas au sens de bien recevoir un public, mais de faire en sorte que celui qui vient à Chaillot se sente participer à une aventure et constate que ce qui s’y passe lui appartient. On évoque souvent le chiffre de 20 % de gens qui fréquentent les salles et je me demande toujours où sont les 80 % restants.
Que voulez-vous dire ?
J’ai fait partie de ces 80 % qui ne fréquentaient pas les théâtres. Je suis né dans une famille qui a vécu la guerre d’Algérie. Mes parents sont illettrés, analphabètes. J’ai eu la chance de rencontrer des personnes qui m’ont amené à des spectacles, m’ont fait découvrir la danse, qu’il s’agisse d’éducateurs de quartier ou de professeurs. J’ai constaté moi-même le pouvoir de l’art à transformer les imaginaires, à faire bifurquer les parcours de vie. Et je veux continuer à travailler sur l’imaginaire de la jeunesse. D’où l’idée d’ailleurs des Chaillot Colo, ces camps artistiques pilotés par des chorégraphes pour des jeunes de milieux défavorisés. Et ce ne sont pas des centres de loisirs, mais des endroits où l’on apprend la vie en communauté, les valeurs de la découverte, des autres et de la mixité sociale. Nous avons de nombreux programmes comme celui-ci pour l’accompagnement de la jeunesse, dont les trophées danse & diversité.
Comment la culture maghrébine dans laquelle vous avez grandi a-t-elle aussi nourri votre regard sur l’art ?
J’ai grandi entre la culture maghrébine et l’école de la République. Les récits familiaux sont parfois en opposition avec ceux de l’histoire officielle et permettent de développer des points de vue différents. Mon père, algérien, a traversé la seconde guerre mondiale, puis la guerre d’Indochine. Il a été torturé et plus tard a décidé de quitter son pays pour s’installer en France. Son silence est au cœur de mon solo Loin..., créé en 2009 au Festival d’Avignon.
Je suis très chanceux de profiter de ce mélange de cultures car il permet de désamorcer des discours trop radicaux. Et dans le contexte actuel, l’art a une responsabilité, celle de conserver la porosité entre les gens. Notre activité crée des ponts. Grâce à elle, nous gardons le contact avec les progressistes de tous les pays, des artistes qui sont souvent en opposition avec leurs gouvernements. La culture est un visa diplomatique qui permet de traverser les frontières, qu’elles soient sociales ou géographiques.
Dans quel contexte avez-vous découvert la danse ?
J’ai commencé la danse, à travers le hip-hop, dans les quartiers d’Annecy avec des potes. J’avais une dizaine d’années et c’était le moment de ces grands mouvements qu’ont été Touche pas à mon pote et, plus tard, Black Blanc Beur… Mais mon premier souvenir de danse remonte encore plus loin. Je devais avoir 6 ans et ma grande sœur m’a fait danser sur Grease. Nous avons grandi dans une famille de taiseux, où l’on taisait les choses, les injustices pour continuer d’exister. Et puis on a commencé à vouloir parler et à être parmi les autres.
Vous parlez aujourd’hui beaucoup plus facilement de vos origines, de votre famille qu’à vos débuts ?
Plus j’avance, plus je prends conscience de ce qui m’a construit entre l’école de l’art et l’école de la vie. Je n’en parlais pas beaucoup à mes débuts, mais beaucoup plus aujourd’hui. On me demandait souvent où j’avais étudié, pourquoi le CNDC [Centre national de danse contemporaine] d’Angers, quelles techniques je préférais… En revanche, on ne me posait jamais les questions de mon prénom, de ma famille, de mes origines… Un jour, je me suis dit qu’il fallait que je parle d’autre chose que de Merce Cunningham et des Ballets russes. Je devais partager ce que l’on invisibilise.
Vous évoquez aussi le cancer que vous avez affronté en 2011. Comment cela vous a-t-il transformé ?
J’avais 39 ans lorsqu’on m’a diagnostiqué une leucémie. Ça a été un choc. Mon corps ne m’avait jamais trahi. J’avais beaucoup de facilités en tant que danseur. Et soudain, j’avais perdu 10 kg, plus aucune force, les effets secondaires des traitements. La création, en 2011, du solo Exposition universelle reflète mon état. Mais c’est à partir de cette fragilité que j’ai commencé à me tourner vers d’autres interprètes, d’autres corps comme celui de Lora Juodkaite, dont la giration singulière trouve son origine dans un besoin de tourner sur elle-même depuis l’enfance. Un corps qui se transforme ne s’amoindrit pas. Et cette pensée anime mon travail : révéler, dans...
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