Lancement du Pass patrimoine, en septembre, chasse aux mécènes, engagement de bénévoles… Les milieux du patrimoine cherchent de nouvelles solutions pour éviter un « mur d’investissement » prédit pour le secteur par la Cour des comptes dans la décennie à venir.
Tout le monde sur le pont ! Oui, mais faut-il encore que le pont ne menace pas de s’écrouler, de même que les châteaux, cathédrales, abbayes et autres monuments témoignant de l’histoire de France. Depuis quelques mois, les milieux du patrimoine alertent de toutes parts. La salve est partie de l’essayiste Maryvonne de Saint-Pulgent, ancienne directrice du patrimoine au ministère de la culture (de 1993 à 1997) : dans Alerte sur le patrimoine (Gallimard, « Tracts », 64 pages, 3,90 euros), publié en janvier, elle prédit un « mur d’investissement à plusieurs milliards d’euros dans les grands monuments de l’Etat » si des solutions ne sont pas trouvées pour surmonter une crise qu’elle juge « systémique ».
« La décennie en cours voit une recrudescence des sinistres dans nos monuments et nos musées », écrit-elle. Avant d’ajouter : « Les mots de “négligence” ou d’“incompétence” viennent à l’esprit devant cette suite d’altérations désolantes. Passé le temps de l’émotion, faut-il incriminer un sous-investissement chronique, des arbitrages contestables, la marque du surtourisme, des injonctions contradictoires qui brouillent la politique publique et masquent les vraies responsabilités ? La charge patrimoniale est-elle devenue exorbitante à l’échelle des budgets mobilisés ? »
La charge, lourde, de Maryvonne de Saint-Pulgent n’est pas partagée par tous. Mais le rapport publié par la Cour des comptes, le 16 juin, sur « Les grands chantiers patrimoniaux du ministère de la culture », sous-titré « Une impasse de financement pour la prochaine décennie », n’a pas allégé l’ambiance. Et l’actualité, depuis l’incendie de Notre-Dame de Paris, en 2019, semble ne cesser de donner raison aux cassandres.
Fragilisation accélérée
A Chambord (Loir-et-Cher), l’aile François-Ier du château menaçait de s’effondrer quand le directeur du domaine a alerté, en début d’année, et lancé une souscription pour démarrer les travaux. A Honfleur (Calvados), trois immeubles du cœur historique ont dû être évacués en avril pour « risque d’effondrement imminent ». A Versailles, le château, pourtant assez choyé par les mécènes, n’a toujours pas réussi à réunir le financement pour la restauration nécessaire du bassin de Neptune, le plus emblématique du parc…
Le patrimoine français est-il en état de péril ? Stéphane Bern, incarnation du patrimoine national avec ses multiples casquettes (journaliste, chargé de la Mission Patrimoine, opérée par les Fondation et Loto du patrimoine), nuance. « Je suis moins alarmiste, mais on est aujourd’hui à la croisée des chemins sur ce sujet, avertit-il. Le patrimoine rural, notamment, est laissé à l’abandon, ce qui pose de multiples problèmes, y compris politiques [62 % des monuments en péril ou en mauvais état se situent en zone rurale]. Qu’elle soit localisée dans une ville ou dans un village, la rénovation d’une église coûte toujours 1,5 million d’euros… Les petites communes ne peuvent pas suivre. »
L’équation qui s’annonce pour la décennie à venir ne sera de toute évidence pas simple à résoudre. La France compte à l’heure actuelle 46 714 bâtiments classés aux Monuments historiques, auxquels il faut ajouter près de 300 Maisons des illustres et près de 500 Jardins remarquables – entre autres. Et cet ensemble, depuis quelques années, connaît une fragilisation accélérée. « Le patrimoine souffre fortement du changement climatique, explique Marie Lavandier, la directrice du Centre des Monuments nationaux. Sécheresses, pluies intenses, déséquilibres hydrauliques des sols… Il a par ailleurs pâti d’un manque d’entretien régulier. »
Selon le bilan sanitaire réalisé par le ministère de la culture sur la période 2019-2024, 23 % des monuments en France sont dans un état préoccupant, 36 % sont en bon état, les autres étant dans un état moyen, ce qui implique que près des deux tiers de ces monuments nécessitent des travaux. Or, et c’est un des points particulièrement soulignés par la Cour des comptes, les budgets de travaux ont explosé depuis la crise due au Covid-19.
Le budget patrimoine de l’Etat pour 2026, lui, est en baisse de 25 % par rapport à 2025, s’établissant à un peu plus de 400 millions d’euros – après, il est vrai, un effort exceptionnel en 2025, avec 670 millions d’euros.
« L’Etat n’a jamais restauré les monuments historiques seul », a posé benoîtement Delphine Christophe, la directrice du patrimoine au ministère de la culture, lors de la journée de célébration, le 11 juin, à Versailles, des 30 ans de la Fondation du patrimoine, devenue un acteur incontournable du secteur.
Désengagement de l’Etat
Une célébration qui a surtout pris le tour d’une journée d’études et d’échanges, pour envisager les solutions permettant d’éviter une hécatombe dans la décennie à venir. Le projet d’un « National Trust à la française » (calqué sur l’organisation britannique, qui exploite 500 monuments et mobilise 500 000 bénévoles) semble avoir été enterré, après les annonces de l’ex-ministre de la culture, Rachida Dati, en janvier 2025.
En lieu et place, Catherine Pégard, nouvelle locataire de la Rue de Valois, a annoncé, le 11 juin, le lancement, en septembre, du Pass patrimoine. Même si les contours de celui-ci n’ont pas été précisés, il devrait fonctionner sous la forme d’un abonnement annuel (autour de 100 euros pour une personne), permettant de visiter de façon illimitée 500 monuments et musées français.
Si l’Etat se désengage, sommé de réduire sa dette, les Français, eux, se mobilisent. « La Fondation du patrimoine n’a jamais collecté autant de dons ni recruté autant de bénévoles qu’en 2025 », s’est félicité le président, Guillaume Poitrinal, devant l’ensemble de la profession réuni le 11 juin. La traduction en chiffres s’établit à 168 millions d’euros de ressources pour la fondation (+ 31,4 % par rapport à 2024), dont 32,6 millions de dons et 29,2 millions issus du Loto du patrimoine. Et 1 500 bénévoles mobilisés à travers la France. A Chambord, l’appel aux dons, lancé pour l’aile François-Ier, a remporté un « succès inespéré », selon les mots du directeur du domaine, Pierre Dubreuil, avec près de...
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