A l’occasion de la démission de la directrice du musée parisien, mardi 24 février, Michel Guerrin, rédacteur en chef au « Monde », revient dans sa chronique sur la responsabilité que fait peser l’Etat sur les directeurs et directrices des grandes institutions culturelles.
Le départ forcé de Laurence des Cars, mardi 24 février, de la direction du Musée du Louvre, vient clore un chapelet de sobriquets qui la définissent depuis le vol de bijoux. Elle serait de silex, arrogante, méprisante, hautaine, clivante, autocrate, déconnectée, bunkerisée, dédaigneuse, clanique, cassante. Et puis incapable de dire bonjour, de regarder les gens en face et d’écouter le personnel, se réfugiant derrière des présentations de PowerPoint pour éviter les questions lors des réunions, plus prompte à tourner les talons qu’à engager la conversation, au sourire aussi fréquent que le soleil en Ecosse.
Tout cela fleure le déjà-vu. Il y a près de douze ans, nous avons publié un article dont le titre ne faisait pas dans la nuance : « Les patrons de musée sont devenus fous ». Sans point d’interrogation. On y avançait que les responsables du Louvre (Jean-Luc Martinez, prédécesseur de Laurence des Cars), du Centre Pompidou (Alain Seban), du Musée Picasso (Anne Baldassari) et du Musée d’Orsay (Guy Cogeval), autrement dit la crème de la crème, étaient accusés d’autoritarisme.
Les syndicats et moult témoignages soulignaient les brutalités verbales, maltraitances, humiliations publiques, collaborateurs saqués, volontés de tout régenter. Ajoutons un patron de musée demandant à sa secrétaire de promener son chien, un autre disant à son chauffeur de lui rapporter son sac de sport quand un troisième humiliait quiconque osait s’asseoir autour d’une table de réunion là où il ne fallait pas – le siège du roi.
Injonctions contradictoires
Laurence des Cars, elle, dont la réputation rugueuse est ancienne, n’est pas une tortionnaire. Juste maladroite et d’un abord réfrigérant. Elle avait sans doute ses raisons, récemment, de renvoyer la cheffe du département des sculptures du Louvre, mais franchement, le faire alors que cette femme était à deux ans de la retraite et, surtout, au moment où le musée doit faire face à un vol de bijoux, des fuites d’eau, une arnaque à la billetterie à 10 millions d’euros ou une grève perlée du personnel depuis deux mois, ça fait caprice.
Plus largement, ayant eu depuis quatre mois des mots de peu de doute quant à la sécurité de son musée, Laurence des Cars a vu sa notoriété largement déborder le monde feutré de l’art, se voyant propulsée en symbole des élites culturelles déconnectées, que le Rassemblement national pourfend avec joie.
Toujours est-il que la continuité des profils jugés raides à la tête des musées ou d’autres lieux culturels remet la question sur la table : pourquoi deviennent-ils fous ? Il faut voir ce que sont devenus les paquebots qu’ils dirigent : des châteaux féodaux. C’est l’Etat qui l’a voulu ainsi, abandonnant son autorité dans les années 1990 et 2000, donnant aux théâtres ou musées les plus prestigieux une autonomie d’action et de gestion afin qu’ils puissent voir grand.
Mais dans les années qui ont suivi, les finances publiques se dégradant sans cesse, le ministère de la culture est allé plus loin en tenant ce discours aux gros musées ou salles de spectacle : « On va baisser notre subvention, alors débrouillez-vous comme vous voulez pour trouver des sous. » C’est ainsi que le Louvre, comme d’autres, a dû gérer les injonctions contradictoires : être un lieu d’art et une entreprise ; privilégier la qualité et gagner de l’argent ; diversifier le public tout en haussant le prix des billets d’entrée ; attirer les mécènes mais des « propres » (pas comme Total) et qui n’interviennent pas dans les contenus ; être agile mais respecter les codes du public.
Hypocrisie confondante
Tenir le pouvoir dans une institution culturelle prestigieuse peut faire enfler l’ego et les têtes, mais aussi créer des psychodrames quand on veut aller vite face à une administration qui avance à son rythme et colle à son protocole. Surtout au Louvre, où les syndicats sont forts et où les chefs de départements (peinture, sculpture, etc.) détiennent des pouvoirs solides.
Mais l’hypocrisie est confondante à la tête de l’Etat, au ministère de la culture, chez les élus de tous bords, jusqu’aux députés membres de la commission sur la sécurité des musées, qui viennent de dénoncer l’« hyperprésidence » et l’autoritarisme de Laurence des Cars et un Louvre décrit comme « un Etat dans l’Etat ». Ils dénoncent un profil qu’ils ont favorisé et...
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