Crise sociale, direction fragilisée, tensions internes et inquiétudes budgétaires : l’établissement fondé par Francis Peduzzi est confronté à une crise sans précédent depuis son installation dans les anciens abattoirs de la ville.
Sur les murs du Channel, scène nationale de Calais (Pas-de-Calais), la résolution était de longue date proclamée en format géant : « Que demeure toujours vivant dans cet ancien abattoir, l’esprit de ce lieu de vie artistique résolument hospitalier, et que personne ne s’octroie ces corps de bâtiments ni ses organes de direction à d’autres fins. » Un avertissement ?
Lorsque, au début des années 2000, l’architecte Patrick Bouchain fut invité à repenser l’ancienne friche, transformée en un lieu de culture par l’énergie charismatique d’un homme, Francis Peduzzi – venu de l’éducation populaire –, et l’élan scénographique d’un autre, François Delarozière (le concepteur des Machines de l’île de Nantes), il fut envisagé d’abattre les murs d’enceinte. Non, avait répondu l’architecte : vous êtes un camp retranché. Il ne croyait pas si bien dire.
En attendant, du château d’eau, Delarozière fit un belvédère, les abattoirs devinrent une halle modulable à l’envi, un chapiteau aux formes géométriques insolentes fut érigé, on aménagea une salle de restaurant, une librairie… Et le Channel devint ce modèle d’un « lieu de vie artistique » pionnier, qui place Calais sur la carte de France de la culture.
Un goéland passe en criant. Dans la cour une grappe de collégiens s’égayent. Un technicien passe affairé sous l’oeil morne de l’éternel SDF habitué des lieux. On s’active aux cuisines du restaurant tenu sous l’égide des Grandes tables de la Friche de la Belle de mai à Marseille. Les premiers clients poussent la porte de la librairie Actes Sud. Pas un graffiti, pas un slogan pour trahir la tempête qui pourtant aujourd’hui a rattrapé les lieux.
Alors qu’après trente-trois ans de navigation contre vents et marées, Francis Peduzzi, l’indéboulonnable et rebelle directeur a fini en 2024 par négocier sa reddition – contre de confortables indemnités de licenciement bien qu’il approchât de l’âge de la retraite –, voilà que celle qui lui a succédé, Sophie Mugnier, est en arrêt maladie. Tout comme la directrice adjointe, tout comme le directeur technique… Le Channel ne répond plus.
« Au niveau des risques psychosociaux, on a atteint des sommets », se désespère Marie-Claire Pléros, la présidente bénévole de l’association. « C’est l’histoire d’un désamour total, la violence d’un divorce dans les pires conditions, poursuit celle qui fut longtemps responsable de la librairie. Les lignes de faille sont béantes. Tout le monde, des deux côtés, s’est senti exclu, dénigré. Et toute simplification est délétère. Elle choque l’un ou l’autre. Une situation qu’il va falloir dénouer sans abîmer ni les gens ni l’institution. »
En 1994, la mairie communiste, qui jusque-là ne tenait guère à accorder trop d’importance à ce centre culturel sans domicile fixe, offre à Francis Peduzzi de l’installer dans l’ancien abattoir pour préparer un grand événement lié à l’ouverture du tunnel sous la Manche. Il ne quittera plus les lieux. Si le vieux maire communiste était frileux, son successeur, au début des années 2000, communiste itou, veut, lui, faire bouger la ville, et lance la rénovation du site. Mais à peine le Channel est-il en ordre de marche, qu’en 2008 la mairie change de bord.
Un agacement quotidien
Pour Natacha Bouchart (UMP, devenue Les Républicains, aujourd’hui macroncompatible), le Channel apparaît comme un repaire de gauchistes, et son directeur comme l’opposant numéro un. Lequel s’agace de voir la maire récupérer ses idées. Comme lorsque l’ami Delarozière venu avec son...
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