Le nouveau maire de la cité bretonne vient de suspendre un projet à 20 millions d’euros porté par son prédécesseur, battu aux élections municipales du 22 mars, raconte, dans sa chronique, Michel Guerrin, rédacteur en chef au « Monde ».
C’est quoi cette ville de fous, haut lieu du patrimoine, qui renonce à construire un musée à 20 millions d’euros dont une grande part aurait été payée par d’autres collectivités ? C’est Carnac, dans le Morbihan. Le nouveau maire (divers) de la cité bretonne, Alexandre Lanoë, vient de suspendre un projet porté par son prédécesseur, Olivier Lepick (Horizons). Bisbilles locales, dira-t-on. Non, un cas d’école qui dit la France d’aujourd’hui.
Des constructions de ce calibre, il y en a des centaines depuis quarante ans un peu partout dans l’Hexagone. Sans fronde ni doute. C’est bon pour l’image de la ville, la région, les commerçants, les habitants. Pour l’art, évidemment. Quand il y a débat, et parfois pugilat, c’est autour d’une centrale nucléaire, d’une usine polluante, d’un hypermarché, d’un bâtiment défigurant le paysage, d’un aérodrome. Pas d’un musée.
Tout était ficelé sur le site breton, de l’architecture du musée à son financement entre l’Etat et les collectivités locales. Le premier coup de pioche était imminent, juste après les municipales. Jusqu’à ce que survienne le coup de Carnac. Le profil de la cité bretonne est atypique : 4 200 habitants, 70 % du bâti en résidence secondaire, 800 000 touristes sillonnant chaque année les environs. Ce coin de littoral est magique. Il est surtout mondialement célèbre pour ses alignements de menhirs : 3 000 pierres verticales sculptées il y a six mille ans sur 4 kilomètres, aujourd’hui réparties sur 28 communes, dont Carnac en site phare, classé depuis juillet 2025 au Patrimoine mondial de l’Unesco.
Cube de granit rugueux
Mais voilà, la grande majorité des touristes n’entre pas dans le bourg. Peu vont visiter le petit musée, exigu et vétuste, logé dans un ancien presbytère. Un nouveau Musée de préhistoire, trois fois plus grand que l’ancien, a donc été imaginé à l’entrée de la ville, dont l’emblème est un spectaculaire cube de granit rugueux de 16 mètres de haut, propre à aimanter les visiteurs.
Le Musée d’archéologie national, à Saint-Germain-en-Laye (Yvelines), qui fait référence, attire quelque 100 000 personnes par an. Dans un autre registre, le Musée Soulages, à Rodez, qui est considéré comme la grande réussite récente des musées en région, mais dont la surface est le double de celle du projet de Carnac, dans une ville six fois plus peuplée, et autour d’un peintre à succès, totalise environ 125 000 visiteurs par an.
Et puis, si l’argent manque rarement durant la phase de construction, les financeurs aimant retrouver leur nom sur la façade, le coût de fonctionnement, année après année, est souvent plus douloureux à absorber, comme on peut le constater partout dans la France culturelle. Il faut payer les salaires, l’électricité, les imprévus et l’entretien du bâtiment.
Exemples désastreux
Autre indice, le nouveau maire répète ces mots depuis dix jours : « Je pense d’abord aux Carnacois. » Sous-entendu, le musée s’adresse aux autres – Morbihannais, Bretons, Français, touristes. Sa priorité est d’améliorer « le quotidien » des habitants. Ces derniers, par leur vote, considèrent peut-être le musée en devenir comme un trublion bousculant la quiétude d’un bourg où un tiers des résidents secondaires a choisi de voter ; les touristes d’un site, une fois propriétaires, sont souvent les plus farouches opposants au tourisme.
Carnac n’est pas Venise, on est loin du surtourisme, et les alignements de menhirs ne sont pas devenus un parc d’attractions depuis leur classement à l’Unesco. Mais l’accumulation d’exemples désastreux sur la planète alimente les inquiétudes. La quête d’un label Unesco est souvent moins guidée par l’amour de l’art que par celle du commerce. Du reste, celui que voulait Carnac était combattu par une partie des habitants, rappelant que, deux ans plus tôt, la mairie, tout en bataillant pour le label, avait délivré un permis de construire pour un magasin de bricolage détruisant 39 menhirs.
Toujours est-il que, depuis qu’il a stoppé le projet de musée, Alexandre Lanoë passe un mauvais quart d’heure. L’Etat, la région, le département, le maire de Vannes ou le préfet du Morbihan l’invitent à revoir sa copie. Il doit faire avec les pressions, menaces, procès en amateurisme. On lui dit que, s’il ne change pas d’avis, des subventions devront être remboursées quand d’autres seront coupées, que le site va perdre son label Unesco… Prendre le nouvel élu pour un novice est condescendant. A 40 ans, il a présidé l’agence culturelle du département de...
Lire la suite sur lemonde.fr




