A Sélestat, dans le Bas-Rhin, la structure accompagnant le spectacle vivant était un rouage essentiel dans la diffusion culturelle en milieu rural. Des pôles similaires sont fragilisés par les restrictions budgétaires des exécutifs régionaux qui expliquent que la culture ne fait pas partie de leur compétence obligatoire.
L’immense plateau de répétition est désert. Les perches ont été remontées, les projecteurs éteints et les câbles bien rangés. L’agence culturelle du Grand-Est vient de perdre son pôle spectacles vivants. Dans l’immense cube recouvert de grillage et de façades en verre qui abritent l’organisme public à la périphérie de Sélestat (Bas-Rhin), ne restent plus que le matériel de location pour les spectacles et quelques bureaux du pôle technique. Dans les travées du grand hangar où sont stockées les enceintes, les rampes de lumière et les caisses de transport d’instruments, flotte une ambiance anesthésiée en ce jeudi de la fin de juillet.
Lors du vote de son budget prévisionnel 2026, l’exécutif de la région, présidé par Franck Leroy (Horizons), a décidé une baisse du volet culture de près de 5 millions d’euros – sur 60 millions d’euros environ. Les principales victimes de ces coupes ont été les grosses institutions (opéras, orchestres, centres dramatiques, ballets régionaux, scènes de cirque et de marionnettes) qui ont vu diminuer leurs subventions de 10 %, ainsi que l’agence culturelle – 1,2 million d’euros de moins sur le 1,9 million alloué. La région a annoncé dans la foulée la fermeture de sa mission spectacle vivant, et le licenciement de ses 12 salariés au 30 juin. La disparition de ce petit organisme a fait l’effet d’un coup de semonce dans le milieu culturel.
Le pôle spectacle vivant est un maillon essentiel dans l’écosystème culturel. A la fois lieu de formation, de répétition, et d’accompagnement à la création aux petites compagnies et structures culturelles en milieu rural, il a aussi aidé à la diffusion de nombreux petits spectacles. Le plateau de répétition ne désemplissait pas, permettant à des troupes de théâtre ou de danse de roder leurs créations. Et de former les jeunes artistes sortis des écoles. L’organisme invitait aussi les collectivités locales à venir découvrir les spectacles lors de tournées plutôt qu’à choisir sur catalogue.
« Une dynamique qui s’éteint »
La quasi-disparition de l’agence culturelle du Grand-Est fait craindre aux structures similaires des autres régions de subir le même sort. Le mouvement de désinvestissement des régions dans le domaine de la culture a commencé en 2016 avec la dissolution de Culture O Centre, dans la région Centre-Val de Loire. A suivi celle d’Arcadi, l’établissement public consacré à l’aide à la création artistique d’Ile-de-France, par Valérie Pécresse, présidente (Les Républicains) de la collectivité locale, en 2018. Bourgogne-Franche-Comté a fermé la sienne, Artis-Le Lab, en 2024.
En 2025, les Pays de la Loire appliquaient des coupes drastiques à l’ensemble de ses pôles culturels. La Nouvelle-Aquitaine a baissé ses subventions à l’office artistique régional, en début d’année. L’Occitanie a fusionné ses trois agences artistiques (spectacle vivant, cinéma et livre) en une seule entité, soulevant des inquiétudes pour leur survie. Seule la Bretagne a maintenu l’ensemble de ses crédits à la culture. Tous les exécutifs invoquent le fait que ce domaine ne fait pas partie des compétences obligatoires des conseils régionaux.
La compagnie Ormone d’Aurore Gruel, chorégraphe à Nancy, fut la dernière à occuper le plateau de Sélestat. La troupe a ainsi bénéficié d’une aide à la production de 5 000 euros, une aubaine pour les petites structures comme la sienne. Elle a dû trouver refuge à Reims (Marne) pour son prochain spectacle. « Le plateau de Sélestat était précieux, car il permettait de travailler la lumière, la scénographie. Fermer l’agence, c’est se priver d’un équipement de plus sur un territoire qui en manque. C’est dramatique quand on sait son rôle dans la survie des festivals et des spectacles en zone blanche », explique celle qui est aussi déléguée régionale du Syndicat national des entreprises artistiques et culturelles.
Elles sont en effet nombreuses les communes de la région Grand-Est qui accueillaient des artistes dans leur maison des jeunes et de la culture, leur foyer rural ou leurs centres culturels soutenus par l’agence régionale. En 2025, quelque 350 000 euros d’aides ont été ainsi distribués et 450 dates de tournées coproduites. La grande peur de tous les observateurs est que l’action culturelle se resserre sur les métropoles et abandonne les communes rurales. « C’est une dynamique qui s’éteint et c’est une catastrophe pour un territoire qui s’étend sur dix départements, notamment les plus pauvres comme les Ardennes, l’Aube ou les Vosges », remarque un ancien cadre de l’agence – la plupart des anciens salariés ont demandé l’anonymat, contraints au silence par une clause de leur rupture conventionnelle.
Avec les restrictions budgétaires successives depuis dix ans, le territoire, qui couvre à la fois des zones rurales et d’anciennes terres industrielles, a déjà vu fermer des scènes subventionnées, et des petites compagnies sont à bout de souffle. Les jeunes artistes sortant des écoles supérieures d’art vivant, qui sont nombreuses dans la région, ont du mal à trouver du travail. L’amputation de l’agence risque d’amplifier le phénomène.
« C’est une perte physique, financière, et de diffusion énorme. Ça va isoler les structures en ruralité, les festivals locaux, et les petites troupes qui se produisaient », constate Paul Schirck, directeur artistique de la compagnie L’Armoise commune à Strasbourg. Cet habitué du plateau de Sélestat avait...
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