Acteurs indispensables des concerts, ceux qui entourent les artistes solo en tournée sont trop souvent peu reconnus et mal rémunérés.
Leur nom est le plus souvent inconnu du grand public. Pourtant, les musiciens et musiciennes de tournées, ceux qui accompagnent vos artistes favoris sur scène, assurent dans un relatif anonymat une tâche essentielle pour l’industrie musicale, au pied levé ou sur le long terme. Leur activité nécessite une sacrée capacité d’adaptation, quitte à revêtir des airs de mercenariat. «Pourtant, notre rôle est avant tout d’être à l’écoute, de mettre l’artiste principal à l’aise, précise Antonin Fresson, guitariste officiant aux côtés de Theodora, SDM ou encore disiz. Il faut lui faire sentir qu’en cas de problème, justement, il n’y a pas de problème, être suffisamment solide pour que même si une machine plante, le show puisse continuer.»
Mémoriser rapidement un répertoire, se l’approprier, être à l’aise en concert et répéter l’opération dans le rythme effréné des tournées, n’est pas donné à tout le monde. D’autant que ce milieu fonctionne beaucoup au réseau, au bouche à oreille. «En 2007, je travaillais avec une artiste qui était signée chez le même producteur de concert qu’Alex Beaupain, raconte la violoncelliste Valentine Duteil. C’est comme ça que j’ai décroché ma première audition avec lui. Depuis, on n’a plus jamais cessé de bosser ensemble.» Un exemple de relation durable qui n’est cependant pas la norme dans un secteur où les artistes accompagnateurs sont parfois perçus comme une variable d’ajustement.
Pourtant leur activité va souvent au-delà de la seule interprétation. Avec la démocratisation des outils technologiques, les compositeurs ont tendance à créer seul chez eux, sans instrumentiste, dans des configurations plutôt éloignées des formats live, alors les musiciens qui les rejoignent le temps de la tournée font une grande part du travail d’arrangement et donc de création artistique. «Dans les musiques très produites, tu reçois généralement les pistes séparées des morceaux en amont, explique Ariel Tintar, pianiste et chanteur ayant joué aux côtés d’Angèle, Crystal Murray, Eddy de Pretto ou Blick Bassy. S’il y a trois ou quatre pistes de claviers, il faut trouver un moyen de les synthétiser en une seule pour le live. Et il arrive que l’on soit appelé pour un remplacement ou une prestation télévisée qui a lieu trois jours plus tard. Dans certains cas, il n’y a tout simplement pas de répétition.» Une seule date, une seule semaine de concert, une seule tournée… Toutes les durées de collaborations sont envisageables.
Musiciens interchangeables
Pourquoi ces multiples changements de musiciens ? «Pour résumer, plus les productions sont grosses, plus les musiciens sont interchangeables, ajoute Ariel Tintar. Je m’investis dans les projets, mais il m’arrive de considérer que je n’existe pas réellement en tant qu’artiste. Je ne vois donc aucun inconvénient à ne pas être rappelé. Au contraire, je me dis que l’artiste principal a besoin de se renouveler.» Il faut aussi être diplomate. La vie en tournée, sur la route, est faite de concessions, d’intimité et de caractères différents.
Philippe Gautier, secrétaire général du Syndicat national des artistes musiciens de France (SNAM-CGT), relève un point crucial : «Aujourd’hui, les musiciens qui exercent une activité d’accompagnateur ont pratiquement tous leur activité d’artiste principal en parallèle.» Et il est parfois difficile de concilier les deux, comme le constate Antonin Fresson. «Je suis aussi musicien de jazz en tant que leader. Mais il m’arrive de manquer d’énergie pour mener ce projet à bien. Quand tu rentres chez toi après une série de concerts, tu es souvent seul avec toute cette adrénaline. La déprime de post-tournée est un vrai sujet.» Pour Augustin Hauville, multi-instrumentiste aux côtés de Rilès, Eddy de Pretto, Adèle Castillon et ancien membre du groupe normand Concrete Knives, le projet solo, même s’il est enrichissant, n’est pas un gage de contentement artistique. «Curieusement, je fais plus de musique en travaillant pour les autres que pour mes propres projets. Parce que ces derniers nécessitent aussi beaucoup de tâches de management, de promotion, de business…»
Dans le cas d’Ariel Tintar, c’est un cercle vertueux qui s’est progressivement mis en place. «L’accompagnement reste mon activité principale, mais ce que je fais en mon nom pousse, je pense, les productions à m’appeler pour ajouter mon propre univers musical. Plus je tourne en solo, plus j’ai du travail à côté, alors que l’on pourrait supposer l’inverse. Mais beaucoup de musiciens enchaînent les tournées pour vivre, ne trouvent pas le temps de mener leur propre projet à bien. Pour certains, c’est une vraie source d’angoisse. Il faut apprendre à refuser certaines sollicitations.» Pas simple au vu des tarifs perçus par les musiciens accompagnateurs. «Dans les projets auxquels je participe, les salaires sont assez homogènes, remarque Laure Sanchez, contrebassiste et bassiste pour Frànçois And The Atlas Mountains ou encore Voyou, et également artiste solo. Par le passé, ça a été très variable. Quand on tourne avec une star, forcément, on est mieux rémunéré.» Mais pas autant que ce que les profanes peuvent imaginer.
Après des années de bataille contre les abus et les conséquences de la crise du disque, la Convention collective nationale des entreprises du secteur privé du spectacle vivant du 3 février 2012 a permis d’encadrer les tarifs. Pour un concert, les salaires minimums légaux varient en fonction de la taille de la salle et du nombre de prestations assurées par mois. Les voici : dans une petite salle (avoisinant les 300 places), le cachet minimum est fixé à 122,80 euros brut s’il y a moins de huit dates par mois, à 107,30 euros s’il y en a plus. Pour les autres salles, y compris pour un zénith ou un stade, on passe à 178,20 euros brut pour moins de huit dates, à 156,66 euros pour plus de huit, et enfin à 137,89 euros pour plus de seize. «Plus il y a de musiciens sur scène, plus les tarifs pratiqués se rapprochent du salaire minimum, ajoute Philippe Gautier. Idem si la production a peu de budget.» Une autre personne interrogée le certifie : «S’il y a un orchestre symphonique derrière Céline Dion lors de ses prochains grands concerts en France, on peut être sûr que les musiciens seront payés au ras des pâquerettes.»
Plusieurs sources nous expliquent avoir dû batailler, faire pression pour que les conventions collectives soient respectées par certaines productions. Le travail au noir est une réalité, les salaires n’ont pas suivi la hausse de l’inflation. Les majors, en délaissant le développement de...
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