L’ex-directrice de l’Opéra de Lille et la violoniste et enseignante analysent l’évolution de la place des femmes dans le milieu musical depuis le début de leurs carrières respectives.
LDM : Caroline Sonrier, à l’Opéra de Lille au début des années 2000, vous avez travaillé avec la cheffe Emmanuelle Haïm et le Concert d’Astrée. Vous importait-il qu’il s’agisse d’une femme ?
C. S. : Non, à l’époque, je n’y avais même pas pensé. J’aimais le projet artistique d’Emmanuelle et j’avais confiance en elle. Je me refusais à l’idée de choisir une femme parce que c’était une femme, et n’ai donc pris conscience de l’importance de cette question qu’au fil du temps. En 2012, la Société des auteurs et compositeurs dramatiques (SACD) a publié une étude sur la présence des femmes dans nos métiers. L’Opéra de Lille avait obtenu une très bonne note, avec 35 % de femmes dans la programmation [étaient comptabilisées les directrices artistiques des spectacles ou les autrices des œuvres, NDLR]. Mais, confrontée aux chiffres partout en France, j’ai compris l’ampleur du problème. J’ai été choquée de découvrir que pratiquement aucune compositrice n’était jouée : elles représentaient seulement 1 % de la programmation, toutes institutions culturelles confondues. Un autre moment charnière a été la création du concours La Maestra : alors que j’étais très réticente, j’ai constaté que cet événement avait des effets positifs immédiats. J’ai compris l’intérêt des quotas et du fait de séparer les hommes et les femmes pour donner davantage de visibilité à ces dernières, qui peuvent éprouver un sentiment d’illégitimité.
Ce sentiment d’illégitimité, l’avez-vous ressenti, Stéphanie-Marie Degand, vous qui avez démarré votre vie professionnelle à Lille, avec le Concert d’Astrée ?
S.-M. D. : Absolument. Alors que durant ma formation, le fait que je sois une fille n’avait jamais été un problème, mon entrée dans la vie professionnelle a été très dure. Comme Caroline, je ne mesurais pas cet aspect et ma position sur la discrimination positive a changé avec les années. Je me suis retrouvée face à des gens qui se comportaient avec moi comme avec une éternelle étudiante : je n’en faisais jamais assez, on se permettait de me donner sans cesse des « conseils » sur mon jeu. Or, ça n’était pas ce que l’on renvoyait à mes collègues masculins. J’ai eu la chance de travailler dès le début avec Caroline et Emmanuelle, dans une ville dont la maire était aussi une femme, mais j’ai été sidérée par certains comportements. Lors d’une répétition, un metteur en scène s’est adressé à Emmanuelle de façon très agressive et déplacée, en mettant en doute sa compétence. En signe de protestation, j’ai fait sortir tout l’orchestre…
Avez-vous eu aussi ce type d’expériences en tant que directrice d’opéra, Caroline Sonrier ?
C. S. : Pas à titre personnel. Mais il est vrai que lorsque je suis arrivée à l’Opéra de Lille, j’étais pratiquement la seule femme à la Chambre professionnelle des directions d’opéra. En réunion, face à tous ces hommes en costume et de l’ancienne génération, je sentais le mépris d’une partie d’entre eux. Les premières années, j’ai privilégié les coproductions avec la Monnaie de Bruxelles, ou avec Covent Garden à Londres, parce que je percevais que dans beaucoup d’opéras français, on me prenait de haut. Je dois toutefois remercier Pierre Médecin, qui était directeur de l’Opéra-Comique et président de la Chambre professionnelle à l’époque, qui m’a soutenue et m’a tout de suite proposé d’intégrer le bureau du syndicat.
S.-M. D. : Pour naviguer, il fallait souvent obtenir le soutien, voire la protection d’un homme. Autrement, les femmes devaient passer par des situations de séduction « contrôlées ». Une pente glissante vers des choses très délétères : vous vous rendez à une fête et vous découvrez qu’il s’agit en réalité d’un dîner en tête-à-tête. On vous fait des propositions d’ordre sexuel, vous refusez, et le contrat qu’on vous avait promis s’envole…
Vous avez d’ailleurs été aussi confrontée à la question des violences sexistes et sexuelles en tant que professeure.
S.-M. D. : Oui, au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris, l’affaire Jérôme Pernoo [enseignant licencié et condamné pour agression sexuelle envers un élève mineur en 2023, NDLR] a été un séisme. Mon positionnement est double : dans le cas de violences, de viols, d’agressions caractérisées, il faut stopper et juger les agresseurs. Mais lorsque les faits sont moins graves, il faut éviter à mon sens les procès sur les réseaux sociaux (même si je comprends très bien qu’ils apparaissent comme une solution au regard de l’inertie de la société), et dialoguer avec la personne pour...
Lire la suite sur lalettredumusicien.fr




