Le renvoi du PDG de la maison d’édition a conduit au départ de plus d’une centaine d’écrivains. On ne connaît pas de précédent, constate dans sa chronique Michel Guerrin, rédacteur en chef au « Monde ».
S’il fallait un symbole à la guerre culturelle qui se joue en France depuis quelques années, nous l’avons. On veut parler de ce qui s’est passé après que l’emblématique PDG de Grasset a été brutalement débarqué, mardi 14 avril, par le groupe Bolloré. La façon dont 115 écrivains, en quelques heures à peine, ont claqué la porte de leur maison d’édition, réussissant à s’accorder autour d’un texte nerveux, alors qu’ils sont d’opinions différentes, voire se détestent, marque une date. On ne connaît pas de précédent. Rien d’équivalent, notamment dans un monde littéraire réputé lent, réfléchi et feutré.
Ce qui est inédit, aussi, dans ce séisme, c’est la revanche des auteurs. Qu’ils prennent la parole dans un débat aussi politique qu’esthétique, transforment une décision personnelle et intime – que faire de mon œuvre ? – en un acte collectif qui résonne dans le débat public.
Les écrivains, par nature imprévisibles et solitaires, viennent ici déranger un rapport de force inégal. Depuis 2023 et son achat d’Hachette Livre, troisième éditeur mondial, Vincent Bolloré peut virer et nommer qui il veut à la tête de Grasset, publier qui il veut, et même tuer cette maison. Il est chez lui. Comme il est chez lui chez Fayard, le modelant en éditeur très droitier. En face, sans titre de propriété, même pas sur leurs livres anciens ou en cours de publication, les auteurs de Grasset n’ont pour arme que leur notoriété et le choix de partir en laissant une maison vide.
Face à une force économique, on ne peut jouer de la chaise vide que lorsqu’on se sait difficilement remplaçable en bloc. Nous avons un seul autre exemple, et encore : la fronde de centaines d’auteurs et autrices de bande dessinée, qui, en annonçant leur boycott du Festival d’Angoulême, pour protester contre la direction en place, ont précipité l’annulation de l’édition de janvier 2026.
« Le sentiment d’être volé »
Les écrivains dénoncent une atteinte à la liberté d’expression, alors que personne ne leur demande de partir, et le groupe Bolloré aura beau jeu de le rappeler. Ils ne sont pas victimes de censure au sens strict du terme. Ils n’entrent pas dans les atteintes et violences « classiques » contre les œuvres, que recense l’Observatoire de la liberté de création, et dont la hausse récente est plus qu’inquiétante : expositions interdites, livres retirés de bibliothèques, lieux culturels vandalisés, menaces sur les réseaux sociaux, intervention d’élus, pour beaucoup du camp très droitier, parfois de gauche. Non, la censure chez Grasset est d’une autre nature. Se sentir expulsé de chez soi crée une autre douleur. « J’ai le sentiment d’être volé d’une partie de ma vie », a réagi l’écrivain et journaliste Claude Askolovitch, le 16 avril, sur France Inter.
Jusqu’ici, partout où il a mis sa marque dans des entreprises culturelles, Vincent Bolloré a gagné. A Canal+, où il est maître depuis 2015, des têtes sont tombées, la chaîne a perdu sa culture de l’insolence, mais elle est toujours là, et reste le premier financeur d’un cinéma français souvent prompt à dénoncer le libéralisme débridé en France, mais prenant soin de ne pas égratigner celui qui le nourrit.
En 2016, quand l’industriel breton met la main sur i-Télé, la chaîne est paralysée par un mois de grève et le départ des trois quarts des journalistes. Et puis le média renaît en février 2017 sous le nom de CNews, avec un succès indéniable, devenant fin 2025 la chaîne d’information en continu la plus regardée devant...
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