Genre le plus populaire en France depuis plus d’une décennie, le rap est pourtant le grand absent des centres de l’industrie musicale. Un manque de diversité que les acteurs du milieu peinent à endiguer.
Voilà un serpent de mer qui n’a pas fini de sinuer dans les méandres de l’industrie musicale. Le rap, musique la plus populaire en France depuis plus de dix ans, quarante années bien sonnées à retentir dans tout le pays, peine grandement à placer des représentants issus de ses cultures au sein des grandes instances qui régissent le secteur. «Je vous invite à faire un truc très simple, assène Tefa, producteur de rap présent dans le milieu depuis le début des années 1990. Prenez tous les conseils d’administration ou syndicaux et comptez le nombre d’artistes ou de personnalités qui viennent vraiment de cette musique.»
En cumulant les principaux syndicats, le Centre de la musique (CNM) et les multiples sociétés de gestion de droits d’auteur, le constat est effectivement sans appel : sur un total de 149 noms observés, seuls deux sont issus du rap, soit 1,34 %. Une situation qui tranche avec la représentativité d’autres esthétiques telles que le classique, le jazz, le rock ou la variété, et qui montre à quel point, malgré la puissance du rap, les espaces de décisions de la musique demeurent fermés à l’intégration de certains profils. «Le manque de diversité de parcours, de provenances sociales, les monochromes qui composent ces conseils, sont assez terrifiants, ajoute Shkyd, éditeur indépendant. Ça ne reflète absolument pas la réalité du secteur, ce qui est prisé par le public, ou ce qui fait tourner l’industrie.»
«S’investir demande beaucoup de temps»
Pourtant, ce sont bien dans ces espaces de pouvoir que des décisions importantes sont prises en faveur des artistes ou des structures de la musique. Financières et législatives, notamment. A la Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique (Sacem), le directeur des sociétaires, Thibaud Fouet, détaille : «Le rôle de notre conseil d’administration est à la fois de décider et de valider la totalité des règles qui régissent cette société, que ce soit la façon dont elle collecte les droits, comment elle met en place leur répartition, ou quelles actions elle initie pour mettre en avant les jeunes talents, les artistes émergents. Le fait d’avoir toutes les esthétiques autour de la table permet justement à celles-ci de faire valoir des points de vue différents, leurs propres modes de fonctionnement.» Faudrait-il alors que le rap soit présent au conseil d’administration de la Sacem ? «Ça n’est pas à moi de le décider, répond Thibaud Fouet. Mais je pense qu’il y a de la place autour de la table pour les acteurs du rap et que les portes sont grandes ouvertes. C’est aussi leur société, il leur appartient, librement, totalement, de décider de candidater au conseil d’administration ou dans les commissions.»
Il est vrai que dans les commissions spécialisées des différentes instances, la représentation du rap est un petit peu plus élevée. L’argument est d’ailleurs avancé par plusieurs entités interrogées et souhaitant tempérer la situation. Tout comme celui disant que les trois majors, présentes au sein de bien des instances, représentent de fait bon nombre d’acteurs du rap. «Je m’inscris en faux quant à une sous-représentation du rap dans notre syndicat, dit Alexandre Lasch, directeur général du Syndicat national de l’édition phonographique (Snep). Il est très présent, et pas uniquement indirectement. Notre board est tout petit, c’est un conseil syndical. On a six membres votants : trois petites entreprises, et trois grandes entreprises [Universal Music, Warner Music et Sony Music, respectivement représentés par Olivier Nusse, Alain Veille et Marie-Anne Robert, ndlr], avec un système paritaire dans la prise de décision. Ces grandes entreprises sont des acteurs éminents du rap. Donc, clairement, le rap est ultrareprésenté au sein de notre board.» Mais cela ne répond pas à une question pourtant fondamentale : lorsque le rap rapportera beaucoup moins d’argent, ne sera plus aussi populaire, que les contrats avec les grandes maisons de disques se seront taris, qui sera encore là pour défendre ses intérêts ? Le jazz et les musiques classiques, malgré leurs faibles rendements, siègent partout et ce depuis des décennies. «Quand on voit l’aura qu’ont ces esthétiques auprès de certaines sphères et qu’on la compare aux chiffres du streaming, par exemple, on constate le poids qu’ils ont acquis, observe Guilhem Cottet, directeur général de l’Union des producteurs phonographiques français indépendants (UPFI). C’est l’opposé du rap.»
Candidater, tenter de se faire élire, est effectivement possible. Mais les acteurs du rap, qui se sont largement structurés par l’indépendance et parfois la débrouillardise, semblent se heurter à de nombreux obstacles. «S’investir dans les instances, ça demande beaucoup, beaucoup de temps, estime Issam Krimi, directeur artistique du Hip-hop symphonique, une série de concerts où un orchestre symphonique joue des chansons de hip-hop français. Quand tu es dans le rap, que tu dois sortir des morceaux, tourner des clips, les financer, créer en permanence, c’est très difficile de dégager du temps. Ceux qui sont entrés dans les conseils d’administration ou dans les commissions sont d’ailleurs souvent des anciens qui ont plus de recul, plus de temps à consacrer à ces problématiques. C’est une question d’esthétique, mais également structurelle.»
«Ça fait perdre plusieurs millions d’euros par an au rap»
Se pencher sur des dossiers techniques, faire des demandes d’aides, aller aux réunions, n’est pas donné à tout le monde. Cela nécessite un apprentissage et...
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