Alors que le festival d’Avignon a commencé, de nombreux théâtres publics sont menacés d’un nouveau rabotage, annoncé soudainement quelques mois avant le début de leur saison. Emilie Capliez, Matthieu Cruciani et Hortense Archambault, patrons du théâtre de la Cité à Toulouse et de la MC93 à Bobigny témoignent des conséquences concrètes de ces baisses.
Scoop : les directrices et directeurs de théâtres publics, tout comme leurs tutelles, peuvent être contents. Les chiffres du ministère de la Culture témoignent d’une augmentation du nombre de spectateurs de 3 % en 2025 par rapport à l’année précédente. Leurs salles sont (souvent) pleines alors même qu’ils ne diffusent pas que des aimants à public, ils prennent le risque de faire découvrir des inconnus, adoptent depuis longtemps des projets en itinérance à la rencontre de spectateurs qui ne se seraient peut-être pas déplacés au théâtre..
Mais alors qu’elles ont déjà été ponctionnées par différents opérateurs – régions, départements, municipalités, métropoles – et qu’elles viennent de subir une première baisse de subventions de la part du ministère de la Culture au printemps dernier, 28 structures de spectacles vivants (CDN, scènes nationales, opéra, orchestres, théâtres parisiens) ont appris en ce début de festival que le deuxième versement de leurs subventions annuelles, qui devait arriver en septembre, a de forts risques d’être amputé. Vis-à-vis de ces coupes inédites en ce qu’elles touchent l’année en cours et sont annoncées pour le moins tardivement, le Syndeac, principal syndicat des entreprises du spectacle vivant public, demande un moratoire immédiat. A l’appel de la CGT Spectacle, et avec le Syndeac, une assemblée générale aura lieu ce mercredi 8 juillet à 11h30.
Concrètement, que changent-elles pour les théâtres concernés ? Et pour leurs spectateurs ? Réponse d’Emilie Capliez et Matthieu Cruciani qui ont débuté leur premier mandat à la tête du théâtre de la Cité à Toulouse le 1er juillet 2026, et d’Hortense Archambault, directrice depuis 1er août 2015 de la MC93 à Bobigny.
Hortense Archambault
«Parmi les 28 structures qui subiront une nouvelle baisse de leurs subventions en septembre, certaines ne pourront pas ouvrir leur saison en 2027, d’autres tiendront un peu plus. Si elle est confirmée, je vais pour ma part être obligée de mettre la MC93 en déficit pour le rattraper sur l’année 2027. Et si les gels du budget deviennent des annulations de crédit, je n’ouvre pas à la rentrée 2027. On a des subventions qui arrivent trop tard, ce qui nous oblige à payer des frais bancaires importants. Je n’ai pas encore reçu la subvention de l’Etat pour la saison 2026 ! C’est fou, car le théâtre est magnifique, opérant, habité, reconnu, aimé ! Non seulement les artistes, mais le public est là. Or, les coupes correspondent à un quart de la marge dont je dispose pour tout ce qui est artistique. Les conséquences sont déjà visibles sur nos choix de programmations. Depuis quelques années, et alors qu’on devrait ouvrir grand et tout le temps, on fait moins de levers de rideaux, on n’accueille qu’exceptionnellement des spectacles étrangers, et partout, les saisons théâtrales résident de plus en plus en une succession de monologues. Regardez les plaquettes des programmes de la rentrée : il y a très peu de production avec beaucoup d’acteurs.
«Le budget de la MC93 est constitué pour moitié par les subventions, pour moitié par des recettes propres générées en premier lieu par les tournées – ce qui suppose du reste qu’on ait les moyens de continuer à produire des spectacles. On nous dit de trouver des revenus ailleurs. Mais à Bobigny, je peux très difficilement augmenter le mécénat ou louer le théâtre à des entreprises ! Qu’est-ce qu’il me reste comme marge de manœuvre pour faire des économies ? Annuler une partie de la saison ? C’est extrêmement déprimant. On n’a jamais eu autant de spectateurs, car le théâtre est un lieu de sociabilité. On paye nos charges, on fait des économies, on participe à l’effort général depuis des années. Et il est important de noter que la culture ne constitue que 0,7 % du budget global de l’Etat. Non seulement plein de personnes se retrouvent sur le carreau dès qu’on baisse notre activité, mais on accroît en fermant la souffrance sociale. Quelle est la logique ?"
«C’est la stratégie du grignotage»
Emilie Capliez et Matthieu Cruciani
«On est dans une situation kafkaïenne. On vient d’être nommés à la tête du Théâtre de la Cité par le ministère de la Culture, sur un projet… dont on ne sait plus si on pourra le financer ! Et alors que tous les CDN ont déjà accusé une baisse de subvention de la part de l’Etat au printemps de 3 à 5 %, on apprend que la deuxième partie des subventions qui devaient arriver en septembre sera probablement rognée. C’est-à-dire qu’on est d’emblée sommés d’élaguer des branches du projet pour lequel on a été choisi. C’est la stratégie du grignotage. Mais de grignotage en grignotage, ce théâtre a déjà perdu 500 000 euros en trois ans. 500 000 euros, c’est un gros tiers de l’ensemble des enveloppes dédiées à toutes les activités artistiques (production, coproductions, programmation) qui disparaît d’un coup.
«Il faut bien avoir en tête que les structures publiques qui maillent le territoire ne sont pas des entités isolées, des économies fermées. Lorsqu’on réduit le budget d’un tel, c’est mécaniquement tout le secteur qui est touché, telles compagnies qui doivent se débrouiller pour dénicher ailleurs le manque à gagner pour produire leur...
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