Depuis les années 1950, la pop mondiale n’a cessé de glisser d’un pacifisme pro-Israël, petit État menacé par ses voisins arabes, au soutien de la Palestine, de plus en plus écrasée par l’État hébreu. L’anéantissement génocidaire de Gaza a achevé cette mue.
Le 10 juillet 1947, le President Warfield quitte le port de Sète avec à son bord plus de 4 500 rescapé·es de la Shoah, dont quelque 2 700 femmes et enfants. Officiellement, ce rafiot doit rejoindre la Colombie, mais son capitaine met brutalement cap vers la Palestine et le renomme Exodus 1947.
Jamais le navire n’accostera en « Terre promise » : les Britanniques l’interceptent puis rapatrient manu militari ses passagers et passagères vers le sud de la France. Aucun·e ne voulant descendre, le bras de fer se transforme en crise. Cette tragique odyssée scandalise l’opinion publique internationale et aboutit in fine au « basculement diplomatique favorable à la cause des Juifs puis [à] la reconnaissance de l’État d’Israël en 1948 », explique le musée des États-Unis du mémorial de la Shoah.
En 1960, cette histoire sera très librement adaptée à Hollywood par Otto Preminger, à partir du best-seller de Leon Uris, Exodus, publié deux ans plus tôt. Le succès phénoménal de ces deux œuvres aux accents bibliques donne le ton des représentations occidentales du tout jeune État d’Israël. « Exodus est un portrait enthousiaste d’Israël et des juifs qui l’ont fondé. Ils sont braves et vaillants ; ils prennent les armes à contrecœur, mais ils combattent bien », note Melani McAlister, directrice de l’Institute for Middle East Studies à l’université George-Washington (États-Unis).
« Exodus n’est que le premier d’une longue série d’œuvres culturelles présentant l’histoire du jeune pays d’Israël sous un jour très favorable », renchérit l’historien Jérôme Bourdon. Même le thème instrumental de la bande originale est un tube, qui inspire de nombreux artistes tout autour du monde, d’Édith Piaf aux Skatalites.
Pat Boone, connu pour sa foi et son patriotisme, fut le premier à poser dessus des paroles, sans équivoque : « Cette terre est mienne, Dieu me l’a donnée / Cette terre courageuse et ancestrale, je l’ai reçue / Et quand le soleil du matin dévoile ses collines et ses plaines / Alors je vois une terre où les enfants peuvent courir en toute liberté… » Comme beaucoup d’évangéliques, qui revendiquent leur sionisme, le crooner américain estime que la naissance et l’expansionnisme d’Israël correspondent à une volonté divine.
À l’époque, les opinions publiques penchent en faveur d’Israël, présenté comme un petit État jeune et moderne – David – obligé de lutter pour sa survie face à ses puissants voisins – Goliath. L’idéologie coloniale domine les imaginaires occidentaux, de même que les sentiments antiarabes. Surtout dans une France qui perd son Empire et la guerre d’Algérie. De fait, la question de la spoliation du peuple palestinien ne se pose pas. D’autant plus que le fameux mythe « une terre sans peuple pour un peuple sans terre », forgé au XIXe siècle, a la vie dure.
Une chanson sioniste qui fait danser le monde
En 1957, quelques mois après la deuxième guerre israélo-arabe, Harry Belafonte transforme en tube mondial la chanson sioniste « Hava Nagila », dont le titre signifie « Réjouissons-nous ». Elle aurait été composée en 1918 à Jérusalem, pour célébrer la victoire britannique en Palestine, quelques mois après la déclaration Balfour favorable à ce qu’un « foyer national pour le peuple juif » s’y établisse.
« Dès les années 1920 et 1930, on la chantait dans les cercles sionistes aux États-Unis et en Europe », raconte l’historien James Loeffler, qui pense que sa mélodie vient d’un chant de prière hassidique de Bucovine. Le « roi du calypso » l’a découverte grâce à Julie Robinson, sa femme, de confession juive.
« Hava Nagila » est bientôt adaptée dans d’innombrables langues et l’on en trouve des versions dans des styles très variés, du surf (Dick Dale) à la bossa-nova (Flora Purim), en passant par le latin jazz (Machito), la rumba ou le twist (Chubby Checker). Son succès transperce même le rideau de fer (Inka Zemánková, Tchécoslovaquie). Un peu comme « Bella Ciao », « Hava Nagila » a fini par perdre tout de son message originel pour ne devenir qu’un hymne festif porté par son entraînante mélodie.
L’incroyable popularité de cette chanson témoigne de la bonne image dont jouit Israël, surtout à l’ouest. Outre le sentiment persistant de culpabilité après la Shoah, la réussite du peuple juif – militairement, mais pas seulement – suscite carrément de l’admiration. Le modèle du kibboutz, par exemple, séduit beaucoup les jeunes et la gauche. Quant à l’antisémitisme, il paraît cantonné à l’extrême droite, alors minoritaire et peu audible.
Du côté des non-alignés et du bloc de l’Est, on prend peu à peu ses distances avec cet État instrumentalisé par les « impérialistes » qui colonise le Proche-Orient, une position initiée par leurs alliés arabes. Cependant, les crises qui s’accumulent suscitent partout dans le monde les mêmes inquiétudes. Fin 1966, Salvatore Adamo visite Jérusalem un jour de shabbat. La découverte de la ville sainte divisée et militarisée lui inspire la chanson « Inch’Allah », sur une mélodie orientalisante.
Grande vedette internationale, il l’enregistre en français, mais aussi en anglais, en espagnol et en italien. Dans son esprit, il s’agit d’un hymne pacifiste. Or, au moins un vers provoque une vive controverse : « Sur cette terre d’Israël / Il y a des enfants qui tremblent. » Quand éclate la guerre des Six Jours, en juin 1967, « Inch’Allah » est bannie dans les pays arabes tandis que des soldats israéliens la fredonnent.
« Avec les années, je me suis rendu compte que, sans aucun doute, je n’avais pas suffisamment fait allusion à la souffrance du côté palestinien », confiait Salvatore Adamo en mars à France Info. Par la suite, le chanteur italo-belge reprendra plusieurs fois sa copie pour trouver des mots plus justes, d’abord en 1993 puis en 2001. « Fils d’Ismaël et fils d’Israël / Libèrent d’une main sereine / Une colombe dans le ciel », a-t-il corrigé au moment des accords d’Oslo, avant de conclure « Assez de sang... Salam... Shalom ! », après le 11-Septembre.
Malgré ces ajustements, il a dû attendre 2003 pour revenir jouer dans un pays arabe, après trente-six années de boycott, tandis que le Liban ne l’a jamais retiré de sa « liste noire ».
La chanson française soutient Israël
La guerre éclair prétendument défensive déclenchée par Tel-Aviv le 5 juin 1967 (qui fait porter le chapeau au président égyptien Nasser) se solde par une défaite humiliante pour ses rivaux arabes, l’Égypte, la Jordanie et la Syrie. « De l’État “qui défend ses frontières”, Israël devient un État conquérant qui quadruple dans les faits son territoire. Il évoque la nécessité de frontières sûres sans en définir le tracé, pointe la journaliste Isabelle Avran. C’est le début d’une politique du fait accompli de l’occupation, avec la mise en place des premières implantations coloniales, jumelée au cycle résistance palestinienne-répression israélienne. »
Le Sinaï est occupé jusqu’au canal de Suez, de même que le plateau syrien du Golan, la Cisjordanie et la bande de Gaza. Malgré l’adoption quelques mois plus tard de la résolution 242 des Nations unies qui mentionne le « retrait des forces armées israéliennes des territoires occupés lors du récent conflit », seule la partie égyptienne du Sinaï fut effectivement rendue, à l’issue des accords de Camp David (1978).
Après ce coup de force, les pays socialistes rompent leurs relations avec Israël, à l’exception de la Roumanie. Sur demande de De Gaulle, la France cesse ses livraisons d’armes, mais l’opinion publique reste largement favorable à l’État hébreu. Et cela s’entend.
Rika Zaraï, née en Palestine mandataire dans une famille de pionniers sionistes, adapte en français la fameuse chanson patriotique de Naomi Shemer, « Jérusalem en or », qui célèbre la réunification de la ville sainte après la guerre des Six Jours. « Ça fait bientôt vingt siècles / Qu’ils cherchent la terre promise [...] Dans le désert ils ont planté des oliviers / Et les autres, pour les arracher / Se mettront bien trente contre un », acquiesce au même moment Nino Ferrer sur « Je vous dis bonne chance », tandis que Charles Aznavour dédie une ode à « Yerushalaïm », qu’il vient chanter sur place.
Début juin 1967, Serge Gainsbourg enregistre de son côté une chanson longtemps restée inédite, « Le Sable et le Soldat ». Celui qui est né dans une famille juive ashkénaze émigrée de Russie n’a jamais mis les pieds au Proche-Orient de toute sa vie, mais signe ici des « paroles aussi explicites que va-t-en-guerre », relève France Culture.
Cette commande de l’ambassade d’Israël en France est expédiée en express par navette diplomatique. Quelques jours plus tard, la radio publique Kol Israel diffuse cette maquette sur les ondes pour célébrer la victoire.
Tombée aux oubliettes, la chanson ne sera redécouverte qu’au début des années 2000. La chorale de Tsahal en a ensuite enregistré la version en hébreu, comme cela était initialement prévu. « Gainsbourg était quelqu’un d’absolument apolitique [...], mais cette chanson est le reflet d’une vraie émotion en faveur d’Israël », rappelle le journaliste Alain Gresh, spécialiste du Proche-Orient.
En ces temps de « peace and love » hippie, le rock anglo-saxon chante souvent la paix, mais plutôt avec les oreilles rivées sur le Vietnam. À contre-courant de cette tendance, Colonel Bagshot ouvre son unique album (1971) par « Six Day War », une ballade psychédélique inspirée par le conflit au Proche-Orient.
Chaque jour qui passe, la situation empire face à l’intransigeance des protagonistes : « Demain n’arrive jamais avant qu’il ne soit trop tard », répète le chanteur de cet obscur groupe britannique. Longtemps passé sous les radars, « Six Day War » est devenu un hit après avoir été remixée par DJ Shadow en 2002, lorsque la seconde Intifada faisait rage.
Tout au long des années 1970, la pop occidentale continue de chanter les louanges de l’État hébreu, en passant sous silence le sort des Palestinien·nes. La résistance menée par l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) se fait un nom, mais ne...
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