Face à la baisse de leurs ventes, les éditeurs de magazines musicaux sont contraints de trouver de nouvelles sources de revenus, comme la production d’artistes ou de concerts, pour ne pas disparaître.
Ils s’appellent Jazz Magazine, Rock & Folk, Rolling Stone, Tsugi, Plugged… Certains de ces magazines musicaux ont plus de soixante ans d’existence, d’autres sont nés dans les années 2010, mais tous traversent les mêmes difficultés économiques. A l’automne 2023, quand le Centre national de la musique se penche sur leur cas, il constate déjà que la plupart de ces publications sont en «situation de survie économique». Trois ans plus tard, le secteur ne se porte pas mieux et Edouard Rencker, directeur de la publication de Jazz Magazine et président du Collectif des éditeurs de la presse musicale (CEPM), s’alarme en dénombrant une dizaine de titres disparus ces derniers mois : «Si ça continue, beaucoup d’entre nous vont mourir.»
Comme tous les titres de la presse magazine, les magazines musicaux ont d’abord connu une baisse de leurs ventes, amorcée au milieu des années 2000. Ils ont ensuite subi la raréfaction des kiosques. Entre 2015 et 2025, 6 400 points de vente de presse ont disparu en France, soit un quart du réseau, selon les chiffres de France Messagerie. Pour la presse musicale, la chute a été encore plus rude que pour le reste du secteur, avec comme point d’orgue la crise du Covid. Aujourd’hui, Pierre Veillet, qui édite Plugged, My Rock et Reggae Vibes, résume la fragilité de son activité, tout juste à l’équilibre : «A chaque numéro, on prend un risque.»
Historiquement, le modèle économique d’un magazine tenait sur trois piliers à peu près équilibrés : un tiers du chiffre d’affaires provenait des ventes au numéro, un tiers des abonnements et un tiers de la publicité. Ce triptyque s’est depuis désagrégé. Les ventes s’effritent, les kiosques ferment et diversifient leur activité, et les annonceurs réorientent leurs investissements. L’émergence du numérique ne compense pas : les plateformes de diffusion en ligne comme Cafeyn ne représentent qu’une fraction dérisoire des revenus des éditeurs, qui excluent tous de se passer du papier, beaucoup plus rémunérateur. Alexis Bernier, cofondateur et directeur du mensuel Tsugi, a donc tranché depuis longtemps : «On a lancé le magazine en 2007 avec la conviction qu’il faudrait gagner notre vie ailleurs.»
«Développer d’autres choses à côté»
C’est ce que font aujourd’hui tous les éditeurs interrogés par Libération. «Mon principal job, en plus de l’édition du magazine, c’est de développer d’autres choses à côté», explique la directrice de l’édition française de Rolling Stone, Alma Rota, citant la publication de livres et l’organisation d’événements. A Jazz Magazine, ces «autres activités», parmi lesquelles la production d’artistes et de concerts, représentent désormais un tiers des ressources du titre. Edouard Rencker y voit une continuité naturelle avec «l’ADN du journal», qui a depuis ses débuts en 1954 toujours fait venir des grands noms du genre à Paris.
Chez Tsugi, à l’image de son propriétaire le groupe SoPress, la diversification est encore plus structurelle. Le magazine produit des concerts, possède la salle parisienne Le Trabendo, supervise une bande dessinée pour la SNCF, fabrique un magazine pour la Macif, collabore à la radio des boutiques Agnès b… C’est aussi la rédaction de Tsugi qui s’occupe tous les week-ends des quatre pages musique de Libération. «Si le magazine n’avait pas tout ça, il serait mort depuis longtemps. Il n’est absolument pas rentable en lui-même», constate Alexis Bernier, tout en se désolant de la paupérisation du métier de journaliste musical. «Le problème ce n’est pas tant que les magazines culturels disparaissent, en soi. La problématique, c’est que quelque chose naisse à la place, poursuit le quinquagénaire. Or, aucun blog, aucun site internet musical n’a réussi à trouver une économie pérenne pour pouvoir payer des équipes.»
Le paradoxe est frappant. Jamais la musique n’a été aussi abondante et accessible et pourtant rares sont les journalistes chargés d’en parler qui peuvent en vivre. «Il y a tellement de production, souffle Pierre Veillet. J’ai lu qu’un seul jour en 2024 équivaut à la production musicale entière de l’année 1989. Les plateformes sont saturées. Les algorithmes font un premier travail de tri, mais ils ne font pas tout.» Alexis Bernier abonde...
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