Qu’ils soient artistes, comme Manu le Malin et u.r.trax, ou professionnels de l’industrie musicale, plusieurs acteurs culturels, rencontrés par « Le Monde », soulignent l’importance des fêtes libres dans la construction de leur carrière.
« Un glissement grave. » Les mots ont été utilisés, fin mai, par l’Observatoire de la liberté de création, qui s’inquiète du choix des pouvoirs publics de « traiter une pratique culturelle, musicale et collective principalement sous l’angle de la répression pénale ». Construites contre l’ordre établi et avec une volonté de donner toute sa place à une contre-culture en dehors des cadres institutionnels, les free-parties n’ont jamais été bien vues des autorités. Avec le projet de loi Ripost, le gouvernement entend mettre fin à ces fêtes libres, qu’il considère comme l’un des « phénomènes troublant l’ordre public, la sécurité et la tranquillité des concitoyens ».
Adopté au Sénat fin mai, le texte prévoit une peine de deux ans de prison et 30 000 euros d’amende pour les organisateurs et jusqu’à six mois de prison et 7 500 euros d’amende pour les participants. Porté par le ministre de l’intérieur, Laurent Nuñez, le projet de loi doit être examiné en commission des lois à l’Assemblée nationale à partir du lundi 22 juin et débattu dans l’Hémicycle à partir du 6 juillet.
Artistes reconnus ou professionnels évoluant dans l’industrie musicale, plusieurs acteurs culturels soulignent auprès du Monde l’importance de ces événements pour la scène électronique française. Ils s’indignent de ce nouveau tour de vis sécuritaire voulu par le gouvernement contre ces centaines d’événements organisés chaque année et qui attirent, la grande majorité du temps, moins de 500 personnes, sans problèmes majeurs malgré leur illégalité. Alors que la French touch était célébrée lors des Jeux olympiques de Paris 2024 et que les musiques électroniques ont été inscrites au Patrimoine culturel immatériel français en décembre 2025, une incompréhension demeure : pourquoi criminaliser un mouvement dont les influences sur les musiques populaires actuelles ne sont plus à prouver ? Les Daft Punk eux-mêmes ont fait leurs gammes dans des fêtes à la légalité douteuse. « J’ai toujours été intéressé par l’avant-garde et les approches expérimentales », affirmait encore récemment Thomas Bangalter sur France Inter.
Première étape avant une candidature au Patrimoine de l’Unesco, la fiche d’inventaire nationale décrivant l’importance historique des musiques électroniques françaises ne contient aucune mention du terme « free-party ». Président de l’association Technopol, qui organise notamment la Techno Parade depuis 1998, Tommy Vaudecrane a participé à la rédaction de ce document officiel. « L’importance des collectifs, la scénographie, le DJing, le mapping, la danse… On a essayé de sanctuariser les pratiques qu’on retrouve en free-parties, même si le terme n’y est pas noir sur blanc », précise-t-il. Contacté, le ministère de la culture nie toute « volonté d’ignorer cette réalité ». « Les free-parties et le mouvement des raves constituent une composante historique et une pratique culturelle liée au développement des musiques électroniques », insiste le cabinet de Catherine Pégard, tout en soulignant que « la patrimonialisation n’exclut pas le respect du cadre légal ».
Clandestinité et sound systems
Cette clandestinité fait pourtant partie intégrante du mouvement. « C’est cette culture qui m’a donné envie d’être DJ », assume Inès Boullant, 23 ans, plus connue sous le nom de u.r.trax. La capacité d’autogestion d’une communauté, apte à déployer en quelques heures un espace où les fêtards sont « soumis à leurs propres règles, sans but productif ni financier, mais avec le seul objectif d’une transcendance collective », l’a passionnée depuis son enfance. Dès ses 14 ans, la Francilienne se fraie un chemin dans des rassemblements organisés dans sa région, voire parfois un peu plus loin.
Révélation précoce de la techno française, elle est adolescente quand on lui propose de mixer. Entre 2017 et 2019, elle joue dans une dizaine d’événements clandestins. Si sa carrière a pris un coup d’accélérateur en quelques années et l’a un peu éloignée des scènes free – la DJ française a joué dans les..
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