« Le Monde » a passé au crible les premières décisions des maires d’extrême droite élus en mars. Si les promesses fiscales ne sont pas encore tenues, les maires ont quasiment tous relevé leurs indemnités et embauchent des policiers, sans craindre de s’en prendre aux acteurs locaux politiquement hostiles.
La « stratégie de la cravate », Christophe Barthès n’y tenait plus – avant d’entrer à l’Assemblée nationale en juin 2022, le député de l’Aude n’en avait jamais porté, « même pour [s]es mariages ». Elu maire de Carcassonne le 22 mars, l’ex-parlementaire du Rassemblement national (RN) a adopté la stratégie de l’écharpe, qu’il prend davantage plaisir à porter : loin de Paris, les mains libres dans la cité médiévale, il y déploie la panoplie d’un pouvoir d’extrême droite, sans faux-semblants.
Offensive contre les syndicats et la presse locale, atteinte au budget de la culture ou à un marché populaire de fripes, décisions symboliques flattant la fibre nationaliste de son électorat : le paysan vigneron incarne, dans ses premières semaines de mandat, l’exercice du pouvoir décomplexé des nouveaux maires RN. Non sans délectation : « C’est tellement rare que l’on fasse ce que l’on dit que les gens trouvent cela extraordinaire, feint-il de s’étonner. Mais ce que pensent les bobos, ça ne me tracasse pas. »
Son agitation n’est pas passée inaperçue au sein du parti, où sa truculence est globalement appréciée : « Les gens de chez nous cherchent une rupture : que cela tranche un peu en matière de communication, soit ils s’en moquent, soit ça leur plaît, analyse Christopher Szczurek, sénateur RN du Pas-de-Calais, où l’extrême droite a obtenu le plus grand nombre de victoires aux municipales. Même ceux qui n’ont pas voté pour nous peuvent se dire qu’avec nous ça change. » Gare, préviennent d’autres, à ce que ces actions symboliques ne menacent pas l’entreprise de normalisation du parti : « J’alerte sur ce genre de pratiques à l’approche de la présidentielle, glisse un député habitué des plateaux de télévision. Je ne veux pas avoir à me justifier pendant la moitié de mes matinales sur ce que fait le maire de Carcassonne. »
Christophe Barthès, comme quelques-uns de ses collègues, est loin de la discrétion observée par les rares élus des crus 2014 et 2020. « Ils y vont plus franchement, ils n’avaient pas agi aussi rapidement en 2014 », observe le photojournaliste Vincent Jarousseau, auteur de reportages au long cours dans les villes lepénistes – L’Illusion nationale (avec Valérie Igounet, Les Arènes, 2017) et Dans les âmes et les urnes (Les Arènes, 2025). « Ils voulaient alors donner des gages de bonne conduite, effacer le souvenir de 1995 [lorsque les maires Front national avaient tenté d’appliquer le programme national du parti, quitte à sortir du cadre légal]. Là, ils semblent plus conquérants, encouragés par leur force nationale. »
« Nos maires n’ont pas été élus pour faire pareil que les autres, assume Ludovic Pajot, président du conseil des élus locaux du RN et maire réélu de Bruay-la-Buissière (Pas-de-Calais). Et lorsque certaines structures [associatives ou syndicales] font de la politique contre la municipalité, les choix s’imposent. »
Dans ce parti caporalisé, dont les quelque 70 nouveaux édiles sont rassemblés dans une boucle WhatsApp où l’on s’échange contacts et conseils pratiques, le siège ne voit pour l’heure pas grand-chose à redire aux débuts de ses maires. Ils sont libres de leurs actions, « tant qu’ils respectent la philosophie du programme : pas de hausse des impôts, hausse des moyens pour la sécurité, et amélioration du cadre de vie », assure Ludovic Pajot. Le président du RN, Jordan Bardella, l’a toutefois chargé de rappeler à l’ordre ses collègues, après que Christophe Barthès et d’autres ont décroché le drapeau européen du fronton de leur mairie : nul besoin, expliquait en substance la note, de mettre en scène la détestation d’une institution dont le RN ne remet plus en cause l’existence. Au-delà de ces gestes symboliques qui ont fait beaucoup réagir, Le Monde s’est penché, dans le détail, sur les débuts des édiles RN, dont se dégagent plusieurs lignes claires.
Des baisses d’impôt reportées, mais des indemnités d’élus en hausse
« Un budget de transition » : c’est la formule employée par la plupart des nouveaux maires RN, tenus d’adapter à la hâte les budgets préparés par leurs prédécesseurs. Globalement, les édiles n’ont pas pu, ou voulu, modifier radicalement leurs orientations, s’abritant derrière la commande d’un audit financier, généralement confié à un cabinet externe. « On pourra ainsi optimiser nos marges pour réaliser nos projets, justifie Alexandra Masson, nouvelle maire de Menton (Alpes-Maritimes). Cela permet aussi de voir s’il y a des cadavres dans les placards, et le coût est marginal au regard de ce que l’on peut économiser derrière par une restructuration. »
La baisse des impôts locaux, argument de campagne des lepénistes mais très rarement appliquée dans les mairies RN depuis 2014, est remise à plus tard – hormis, très légèrement, à Carpentras (Vaucluse) ou à Oignies (Pas-de-Calais). Mis en retrait de la direction du parti, le maire RN de Fréjus (Var), David Rachline, a pu librement assumer une hausse franche des impôts locaux, dans sa ville comme dans l’agglomération dont il est le vice-président – une augmentation de la fiscalité dénoncée par… la députée RN de la circonscription, Julie Lechanteux.
Partout, le désendettement est érigé en priorité, y compris lorsque les caisses sont pleines. Par conséquent, les investissements sont révisés à la baisse, qu’il s’agisse de la rénovation des écoles ou de grands projets. Parmi les rares projets annoncés, on retrouve surtout la création de places de parking, reflet de l’importance qu’a prise la voiture dans le discours du RN.
Les dépenses de fonctionnement, en revanche, sont projetées à la hausse, du fait de l’inflation, du recrutement de policiers et de collaborateurs de cabinet, ou du rallumage de l’éclairage public la nuit ; et, très souvent, de la hausse des indemnités des élus. Dans la quasi-totalité des villes, les maires RN s’octroient de franches augmentations, allant jusqu’au plafond légal prévu par la loi, en dépit des critiques des oppositions. Il s’agit souvent de pallier l’absence de revenus complémentaires, contrairement à leurs prédécesseurs, qui cumulaient avec l’exécutif de l’intercommunalité. « En tant qu’élus, comme les maires élus en 2014, eux ne sont pas dans une logique de se serrer la ceinture », constate Vincent Jarousseau. « Il y a un effet psychologique, mais ce sont des sommes dérisoires dans le budget de la commune », relativise Alexandra Masson.
Sus à la culture « élitiste » ou « coûteuse »
Les premières pistes d’économie, elles, sont claires. A Bagnols-sur-Cèze (Gard), l’ex-députée RN Pascale Bordes s’interroge en conseil municipal sur la nécessité d’accueillir un chanteur qu’elle ne connaît pas – le populaire Ben Mazué –, pour un cachet jugé trop élevé, le 10 juillet. « Nous serons plus attentifs aux programmations culturelles. Je ne critique pas le choix culturel, c’est un choix économique », dit-elle, appelant à limiter les dépenses sur ce poste.
A Carcassonne, le budget du pôle culturel, stable en apparence, se retrouve de facto réduit de plusieurs centaines de milliers d’euros : « On a demandé à tous les services de serrer la tringle », image Christophe Barthès. La partie « off », donc gratuite, du festival de Carcassonne devrait en subir les conséquences, craint l’opposition. A Agde (Hérault), l’ex-député RN Aurélien Lopez-Liguori a réduit le festival de cinéma et les concerts gratuits sur la « scène flottante » de la station balnéaire. A La Seyne-sur-Mer (Var), c’est la fin du festival Bonaparte, une semaine culturelle célébrant la défense de Toulon, assiégée par une coalition royaliste, par le...
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