Après la publication, mercredi, d’une vidéo mettant en cause l’institution parisienne, de nombreux témoignages recueillis par «Libé» font état de conditions de travail précaires et d’une atmosphère «très masculine» au sein du plateau de stand-uppeurs. La direction balaye toute responsabilité.
C’est la première fois qu’un humoriste s’exprime publiquement contre les pratiques du Paname Art Café, haut lieu du stand-up français qui fait depuis son ouverture en 2008 la pluie et le beau temps du paysage. Mais pour le milieu qui le fréquente et y travaille, c’est loin d’être une surprise, voire c’est au contraire une délivrance : le Paname s’est depuis longtemps construit une sinistre réputation, et pratiquement tous les humoristes de la place parisienne ont une histoire d’humiliation, de chantage, d’ostracisation ou pire à raconter à son sujet – «90% du drama du stand-up est lié au Paname», résume, goguenard, un des innombrables répudiés du club de la rue de la Fontaine au Roi.
Personne, cependant, ne s’était encore autorisé une prise de parole publique jusqu’à la vidéo postée sur Instagram par l’humoriste Sylvain Fergot, mercredi 5 août, et adressée à ses 77 000 followers : «Je me suis fait virer du Paname, le plus gros comedy club de France, pour avoir voulu être payé.» En cumulant 3,9 millions de vues et plus de 240 000 mentions «j’aime», le post a fait l’effet d’une déflagration dans le petit milieu du stand-up parisien. L’explosion de la boîte de Pandore se mesure aux nombreuses réactions d’humoristes, qui apportent en leur nom leur soutien, et pour certains en profitent pour prolonger les accusations, comme Merwane Benlazar («J’espérais que le départ de celui-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom changerait les choses là bas…» en référence à l’ancien programmateur), Florence Mendez («On a hâte de voir une vidéo sur tous les comedy clubs qui ont blacklisté deux humoristes sur ordre» d’un habitué très protégé par le Paname) ou Lisa Pariente qui a «hâte que ça parle sur tous les comedy clubs». L’accusation pourrait, en effet, faire traînée de poudre sur un milieu où la non rémunération des artistes n’est pas si rare – un autre humoriste, Thomas Calone, a d’ores et déjà réagi en publiant des accusations similaires sur un club lillois, le Spotlight.
Rémunération «à la tête du client»
Dans sa vidéo, Fergot raconte comment le patron du club d’humour a décidé de l’écarter, messages vocaux à l’appui. Il y explique, en quelques mots, le système économique de la plupart des comedy clubs : lorsqu’un spectacle ne rassemble pas assez de public, il est annulé par les organisateurs. Sauf que l’établissement parisien adopte une méthode différente : il empoche tout de même l’argent de la billetterie et des consommations mais rogne sur la rémunération des humoristes… en ne la leur versant pas. En demandant simplement plus de visibilité sur les prochaines dates, Sylvain Fergot, qui précise jouer régulièrement au Paname depuis huit ans, se serait ainsi attiré les foudres du gérant. Et l’humoriste de relater d’autres exemples : «Au Paname, tu peux être viré pour un mot de travers, pour avoir vexé le programmateur […], pour avoir liké un post de quelqu’un qu’ils n’aiment pas…»
Si la publication fait office de déclencheur, l’incident n’est pas isolé : d’après plusieurs témoignages recueillis par Libération, plusieurs stand-uppeurs, ayant fait leurs gammes au Paname ou qui continuent de s’y produire, rapportent avoir été obligés de jouer gratuitement sur certains créneaux sous peine de se faire annuler leurs autres dates.
«On s’est beaucoup dit avec mes potes qu’on allait arrêter de jouer là-bas mais on ne peut pas tous se le permettre», souffle Emilie (prénom d’emprunt), stand-uppeuse régulière du Paname, qui propose une trentaine de plateaux par semaine. S’estimant «chanceuse» de ne pas avoir été trop «maltraitée» par l’organisation du comedy club, elle relate plusieurs épisodes similaires à celui vécu par Sylvain Fergot : «On m’a mis la pression pour que j’accepte des créneaux non rémunérés sous peine de ne pas me laisser jouer à un autre moment.» Beaucoup de ses collègues «se sont fait sucrer leurs dates» ou ont dû «retourner à des créneaux réservés aux plus amateurs comme des open mics [scène ouverte, ndlr]», quand on ne leur demandait pas carrément «de s’occuper de la régie», rapporte-t-elle : «Ils baissent leur culotte car ils n’ont pas le choix. C’est un peu à la tête du client en fait.»
Une profession déjà précaire
Selon plusieurs témoignages récoltés par Libé, les humoristes sont payés au passage en fonction de leur notoriété. «Quand t’arrives, t’es à 10 euros et selon, tu peux progresser jusqu’à 50 euros», développe Lorena (prénom d’emprunt), qui foule plusieurs fois par an les planches de la scène du XIe arrondissement. «Ça m’est arrivé à la fin d’une session qu’on me prévienne que je n’allais pas être payée, car il n’y avait pas assez de monde. Mais nous [les comédiens n’ayant pas accès à la billetterie], on ne sait jamais combien de personnes il y aura.»
«Les prestations sont toujours payées», oppose le Paname, contacté par Libé, se disant «parfaitement à l’aise avec les sujets évoqués». «Les talents qui veulent tester leurs sketchs ont la possibilité d’accéder au plateau à des horaires de journée et dans ce cas, il n’y a pas de billetterie», élude encore le club.
Après avoir tenté sa chance durant deux ans au Paname, Najim Ziani a jeté l’éponge en 2024. «C’était trop aléatoire, ça pesait sur le moral», rapporte l’un des rares humoristes syndiqué auprès du SFA-CGT, syndicat professionnel des artistes du spectacle. Il dénonce également l’absence de contrat d’embauche, «un problème global dans un milieu qui ne respecte pas le droit du travail», et des rémunérations sur facture, bien moins encadrées. Dès lors, «beaucoup d’humoristes fonctionnent avec le statut d’auto-entrepreneur, ce qui précarise la profession et introduit des formes d’insécurité», souligne-t-il, rappelant que seuls les cachets permettent d’obtenir le statut d’intermittent, un sésame obtenu à partir de 507 heures travaillées et déclarées qui ouvre la voie à un revenu régulier.
Plusieurs humoristes contactés pointent aussi un management décrit comme «brutal» car «aléatoire» par le programmateur du Paname, arrivé il y a environ trois ans à son poste. «Tout est au bon vouloir du programmateur», déplore l’un d’eux. «Le modèle de fonctionnement du Paname, c’est le chantage, rapporte un autre. Si tu dis non à la moindre de leurs demandes, même absurde ou humiliante, tu perds tes dates.» L’emprise tyrannique du club sur ses artistes s’exerce sans aucune espèce de dissimulation de façade, avec un rapport de force exacerbé allant régulièrement jusqu’à la violence verbale, voire physique – un comédien qui y a fait ses débuts nous rapporte comment «l’ancien directeur artistique [le] menaçait physiquement alors [qu’il avait] 18 ou 19 ans», et n’aurait échappé à ses «raclées» que grâce à l’intervention d’autres humoristes.
Pour les récalcitrants, les représailles ne s’arrêtent d’ailleurs pas à l’exclusion du lieu : plusieurs cas attestent d’une volonté, parfois couronnée de succès, de tuer la carrière des artistes avec lesquels le club avait des litiges. L’un d’entre eux se souvient que les humoristes qui auraient continué de le faire jouer dans leurs plateaux, après sa brouille, avaient été menacés de ne plus pouvoir jouer au Paname : une tentative de le griller qui a bien failli lui coûter sa carrière, heureusement sauvée par quelques clubs concurrents échappant à la sphère d’influence du comedy club.
Ambiance «boys club» et remarques sexistes
Les humoristes femmes passées par le club – certaines y jouant encore – relatent une ambiance «très masculine». «Il y a de moins en moins de meufs et plein de moments où tu n’es pas hyper à l’aise», rapporte Emilie, qui fait en sorte d’esquiver certains membres de l’équipe lorsqu’elle vient jouer, selon elle, en partie responsable «de l’ambiance boys club». «Maintenant, j’essaye d’aller davantage dans les clubs où ils respectent la parité parce que ce côté-là m’agace», abonde Lorena.
La comédienne Christine Berrou a, elle aussi, fini par quitter la scène parisienne au bout de quinze ans, après une altercation avec un comédien, en juin 2024, au sujet d’une blague sur les violences sexuelles. Alors qu’elle avait demandé à ne plus jouer en même temps que lui, la programmation du Paname n’aurait pas...
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