En difficulté depuis le Covid et longtemps menacé par l’extrême droite de Viktor Orbán, l’événement de Budapest où cohabitent musique, cirque ou danse retrouve des couleurs depuis sa reprise en main par l’un de ses fondateurs. Preuve en a été son édition 2026, mi-août.
Vous êtes venus pour la musique ? Il y en a, sur quatorze scènes, de la tête d’affiche (Skrillex, Sombr, Florence + The Machine) aux artistes locaux, de la pop à l’expérimentation radicale, et même si vous le souhaitez des groupes de reprises d’Abba ou des DJ qui jouent exclusivement des titres de Bad Bunny.
Vous voulez autre chose que de la musique ? Aucun problème, il y a une vingtaine de scènes supplémentaires dédiées au théâtre, au cirque, à la danse et au stand-up, sans oublier les conférences ou les spectacles hybrides – comme celui des occitans de la Coopérative de productions polymorphes et populaires qui traversent le site de long en large à la nuit tombée sur un immense navire en flammes dans une pièce-performance inspirée de Moby Dick.
Vous voulez voir un film ? Il y en a chaque jour au Kino Bizarre, un petit cinéma en plein air que vous trouverez sur le chemin de la plage – parce que, bien sûr, il y a aussi une plage. Vous voulez faire du catch ? Il y a des séances tous les jours à 11 heures. Vous voulez vous marier ? Il y a un espace dédié. Un piano-bar ? Evidemment, quelle question. Un camping ? Ah, ça par contre, il n’y a pas : vous posez votre tente où ça vous chante, au sommet d’une colline ou même au pied de la scène principale si vous y tenez. Et une grande roue ? Comme partout. Une grande roue en bois actionnée à la main par un hippie mélancolique ? Aussi, et ça en revanche, vous aurez vraiment du mal à en trouver ailleurs qu’à Sziget.
Du 11 au 15 août se tenait la 32e édition de ce festival hongrois qui fait à la fois figure d’exception et d’exagération dans le circuit des festivals d’été. Cinq jours sur une île de 108 hectares, Obudai, située sur le Danube, en plein cœur de la capitale, Budapest, où se sont réunis 360 000 spectateurs venus de plus de 110 pays dans une atmosphère unique, entre euphorie post-hippie, dolce vita mad-maxienne et grande fête foraine queer. Un tournant pour le festival, qui entamait cette année ce qui ressemble à une seconde vie.
Alliances hasardeuses
Né en 1993, dans une Hongrie tout juste sortie du communisme, Sziget est longtemps le symbole d’une liberté retrouvée. «Il faut se souvenir qu’il n’existait alors rien pour que les jeunes puissent sortir, écouter de la musique, rappelle Tamás Kádár, qui dirige l’événement depuis quinze ans. Les rares festivals étaient organisés par l’Etat, il n’y avait aucune initiative indépendante.» Malgré une organisation approximative – un collier faisait office de billet d’entrée, que les spectateurs s’échangeaient en masse pour resquiller –, cette première édition, uniquement composée d’artistes issus de la scène underground hongroise, accueille 40 000 personnes sur sept jours, ce qui, dans le contexte de l’époque, représente un véritable tour de force.
Si le festival explose l’année suivante avec plus de 140 000 spectateurs, c’est à partir de 1995 qu’il trouve son rythme et son identité. En 1996, il se hisse au niveau de ses concurrents européens en dépassant les 200 000 entrées et proposant une affiche réunissant, entre autres, Iggy Pop, les Stone Roses, Prodigy et Sonic Youth. Une année où le festival change également de nom en devenant «Pepsi Sziget», ouvrant la porte à ce qui a bien failli causer sa perte : les alliances hasardeuses avec des annonceurs et structures événementielles internationales.
Après une édition 2016 qui bat des records en termes de fréquentation (près de 500 000 festivaliers), Sziget est racheté à 70 % par l’entreprise d’événementiel britannique Superstruct. «Leur plan était de garder l’esprit du festival, mais de se concentrer davantage sur les grandes scènes, en se payant de grosses têtes d’affiche, continue Tamás Kádár. Sauf que ça s’est fait au détriment de tout le reste, qui composait l’ADN de Sziget.» En 2017, pour la première fois, la fréquentation baisse. Le coup de grâce est donné par le Covid qui éteint le festival pendant deux ans en 2020 et 2021, avant un retour décevant. Puis en 2024, Superstruct est racheté par le fonds d’investissement américain KKR, dont le soutien aux forces militaires israéliennes dans leur offensive contre la Palestine sera à l’origine de nombreux boycotts, notamment lors du rachat des soirées Boiler Room. Avec près de 10 millions d’euros de pertes sur l’édition 2024, un gouvernement d’extrême droite mené par Viktor Orbán qui lui met continuellement des bâtons dans les roues et un contrat d’exploitation avec la ville de Budapest arrivant à échéance, Sziget est considéré comme un poids pour KKR, qui décide de s’en débarrasser.
Happy end inespéré
Celui qui sauve le festival, c’est un de ses fondateurs, Károly Gerendai, parti en 2017 avec l’arrivée de Superstruct. Une sorte de Xavier Niel à la sauce Grateful Dead, ancien manager de groupes qui, après avoir créé Sziget en 1993, à l’âge de 22 ans, est devenu un businessman au flair infaillible multipliant les succès dans le monde de la culture, du social, de la technologie et de la gastronomie. En quelques mois, il négocie un...
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