Une œuvre interdite, une exposition vandalisée, un concert annulé : la censure possède encore des images faciles à reconnaître. Le Rapport annuel 2025 pour la liberté de création du ministère de la Culture décrit pourtant un déplacement plus discret. Projets modifiés avant la polémique, programmation ajustée par anticipation, financement devenu levier, décisions administratives difficiles à qualifier : l’atteinte la plus efficace pourrait être celle qui évite d’avoir à se montrer.
Il faut d’abord poser une limite. Le rapport ne transforme pas toute contestation en censure : critiques, pétitions, appels au boycott, manifestations autorisées ou recours judiciaires relèvent, en eux-mêmes, du débat démocratique. Son sujet commence lorsque pressions, menaces, interventions matérielles ou administratives affectent effectivement les conditions de création et de diffusion. Entre les deux s’étend précisément la zone grise qui l’inquiète.
Dans notre premier volet consacré aux conséquences pour le livre, les faits les plus visibles étaient au premier plan : ouvrages détruits, vitrines de librairies dégradées, politiques d’acquisition contestées, saisies ou tentatives de saisie. À l’échelle de toute la création, le document regarde surtout ce qui se passe avant : le moment où l’œuvre existe encore, mais où quelqu’un juge plus prudent de la modifier, de la déplacer ou de ne pas la programmer.
Un phénomène que le ministère ne sait pas encore mesurer
Le paradoxe apparaît dès le diagnostic. Le rapport ministériel conclut à une « fragilisation rapide, diffuse et systémique » de l’exercice effectif de la liberté de création tout en reconnaissant l’absence de référentiel statistique consolidé permettant d’objectiver son évolution en France.
Entre mars 2025 et mars 2026, 76 incidents ont été recensés, correspondant à 91 mécanismes d’atteinte. Quarante-huit situations sont remontées directement à la Direction générale de la création artistique ; 28 ont été identifiées par voie de presse. Les pressions informelles, certaines décisions internes et surtout l’autocensure restent, de l’aveu même du document, difficilement objectivables.
Il ne s’agit donc pas d’une série historique démontrant mathématiquement une hausse : le document assemble une première année de signalements, de remontées territoriales et d’enquêtes. Sa conclusion repose sur leur convergence, non sur une comparaison statistique de long terme.
Près d’un établissement sur quatre a déjà corrigé le tir
En novembre 2025, la Direction générale de la création artistique a interrogé 398 établissements labellisés et opérateurs publics nationaux du spectacle vivant et des arts visuels. 211 ont répondu, soit 53 %. Parmi eux, 80 % déclarent ne pas avoir subi d’entrave au cours des trois années précédentes ; 17 % disent en avoir rencontré.
Une autre question change pourtant le tableau. 24 % des répondants déclarent avoir déjà renoncé à un projet ou l’avoir modifié pour éviter des risques : 23 % « parfois », 1 % « souvent ». Le ministère parle d’une « progression silencieuse de l’autocensure ».
Aucune interdiction formelle n’est nécessaire lorsque la contrainte a été suffisamment anticipée pour que le projet soit rectifié par celui qui devait le porter. Parmi les structures concernées, 59 % citent la crainte d’une polémique, 39 % la peur de perdre des financements publics, 35 % le désir de ne pas heurter certains publics ou habitants. Suivent les risques de tensions internes, à 28 %, la possible remise en cause de la direction, à 20 %, puis la crainte de violences ou de dégradations, à 17 %.
Le paysage est moins spectaculaire qu’une salle bloquée : budget, tutelle, voisinage, réputation ou sécurité entrent dans le calcul avant même qu’un conflit n’éclate. La liberté demeure inscrite dans la loi ; son exercice commence parfois par mesurer le coût possible de son usage.
31 % seulement se disent suffisamment protégés
Un autre graphique fournit l’un des chiffres les plus révélateurs du document. Interrogés sur l’effectivité juridique de leur liberté de programmation, 31 % des répondants seulement estiment qu’elle est suffisamment garantie par la loi LCAP et ses déclinaisons réglementaires.
À l’inverse, 30 % jugent cette protection insuffisante face à d’éventuelles pressions idéologiques, politiques ou économiques. Et 39 % répondent qu’ils ne savent pas.
La conclusion doit rester précise : 69 % ne disent pas que leur liberté est insuffisamment protégée. Mais ils ne répondent pas non plus qu’elle l’est...




